Les cultures à l’ère de la globalisation (2/2) : lamas tibétains et petits poneys

En 1929, dans son livre Mystiques et magiciens du Tibet, l’écrivain voyageuse Alexandra David-Néel (qui fut la première femme occidentale à pénétrer à Lhassa) raconte une expérience curieuse à laquelle elle se livra lors de ses pérégrinations. Elle décida de créer en imagination un personnage, un moine, et s’attacha, par de longues séances de concentration, à le rendre réel à ses yeux. Elle nomma ce genre de créature mentale un tulpa, pensant qu’il s’agissait là d’une pratique répandue chez les ascètes tibétains.

L’opération fut un tel succès, affirme-t-elle, qu’à la fin son « moine » pouvait être aperçu par autrui, jusqu’au moment où l’entité, dotée de velléités d’indépendance de plus en plus exigeantes, en vint à nuire à sa créatrice, qui fut obligée de la dissoudre dans un effort supplémentaire de concentration. Étrange histoire, on ne saura jamais ce que David-Néel, auteur réputée plutôt sincère et équilibrée, a fabriqué ces jours-là avec son cerveau. Toujours est-il que le « tulpa » est devenu aujourd’hui le symbole d’une sous-culture contemporaine en pleine expansion, bien loin des sommets himalayens, mais bien insérée dans le réseau global.

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Le tulpa, de l’Orient à l’Occident

Mais tout d’abord, fabriquer des tulpas, est-ce vraiment un hobby des lamas tibétains ? L’anthropologue Ben Joffe, que nous avons présenté dans l’article précédent, ne pouvait manquer de s’intéresser au phénomène, tant il est symptomatique des glissements de sens et appropriations pouvant se produire entre la culture occidentale post-moderne et les civilisations traditionnelles. Tulpa, nous explique-t-il, signifie en tibétain, « émanation », « illusion magique » ; et oui, c’est vrai, l’une des pratiques centrales du bouddhisme tantrique tibétain consiste bien à imaginer des entités surnaturelles lors de séances de méditation, mais avec une différence… Ces êtres, des bouddhas ou des dieux, ne sont en rien des « créatures » créées pour le plaisir ou remplir de menus services. Leur visualisation, très codifiée, a pour but d’approfondir la méditation en utilisant une image digne de dévotion, un « Yidam » ou divinité personnelle. Le mot tibétain peut également désigner un sage réincarné, comme le Dalaï-Lama.

Donc l’interprétation de David-Néel est juste sans l’être. La pratique mentale utilisée est effectivement tibétaine, mais en revanche, la philosophie, les buts ne sont pas les mêmes. En fait nous rappelle Joffe, la croyance en la possibilité de créer des êtres par la force de la pensée est commune au sein de l’occultisme occidental… Le tulpa imaginée par Alexandra David-Néel était probablement influencée par l’ésotérisme « orientalisant » de la Société Théosophique et les écrits d’Helena Petrovna Blavatsky et Annie Besant, qui utilisaient les termes de « forme-pensée » et « d »élémental » pour décrire ce type de créature. Alexandra David-Neel était en effet membre de la Société Théosophique fondée par la première, puis dirigée par la seconde (la Société Théosophique est d’ailleurs un bon exemple de l’Effet Pizza présenté dans l’article précédent de ce dossier : créée par des occidentaux à partir de sources orientales douteuses ou incomplètes, elle n’en a pas moins influencé des Indiens natifs, comme Gandhi). Le terme égrégore est également utilisé en Occident et déjà Paracelse, au 15e siècle, décrivait l’imagination comme la force magique fondamentale à l’oeuvre dans la création de l’univers. Une branche très « contre-culturelle » de l’occultisme contemporain, la magie du chaos (.pdf), recourt elle aussi à des créatures créées en imagination, les « servitors » dans des buts purement utilitaires (je conserve le terme anglais, peu usité dans la langue de Shakespeare, contrairement à notre français « serviteur » : le mot « servitor » est emprunté aux écrits de Clark Ashton Smith, auteur fantastique « lovecraftien » de la première moitié du XXe siècle).

Cette notion de tulpa, de « forme pensée » est un thème qui court dans la culture populaire. Joffe mentionne ainsi un épisode des X-files « Bienvenue en Arcadie » et la série Supernatural. Il cite aussi un épisode d’Adventure Times, un dessin animé plutôt destiné aux enfants. A sa liste j’ajouterai presque toute la saison deux de « The Librarians » (Flynn Carson et les nouveaux aventuriers en version française) qui met en scène des créatures fictionnelles échappées de leur livre, tel le Prospero de Shakespeare ou le docteur Moriarty de Conan Doyle…

Qui sont les tulpamanciens ?

Tout cela est bien intéressant du point de vue de l’histoire des religions, mais comment cette pratique-tibétaine-qui’n’en-est-pas-une en est-elle venue à hanter les forums et autres réseaux sociaux ?

En fait les tulpamanciens sont un exemple de ces nouvelles tribus qui oscillent sans cesse entre religion, new age, jeu de rôle, et pop culture. Celle des vampyres est peut être la plus connue. Il y a aussi les otherkins, qui affirment être des créatures surnaturelles et non-humaines, comme des elfes, des dragons, voire des extraterrestres… Et les tulpamanciens, donc, qui se fabriquent des amis imaginaires. Il ne s’agit plus de moines tibétains ou de formes-pensées inspirées de la magie occidentale, mais des personnages bien plus amicaux, issus des mangas et dessins animés.

Selon le magazine Vice, les premiers tulpamanciens sont apparus en 2009 sur 4chan. Mais, nous précise-t-il, les choses ont commencé à vraiment bouger lorsqu’est apparu un forum spécialisé sur Reddit qui possède aujourd’hui plus de 6000 membres (il existe aussi des forums français, comme Tulpa.fr). Toujours selon Vice, ce forum a la particularité d’avoir été créé par des membres de la culture « bronie » (contraction de Brothers et Poneys, comme l’expliquait un article du Monde consacré au phénomène). Il s’agit d’adultes, en majorité mâles, qui vouent un culte sans limite à la série My little Pony, un dessin animé vantant les bienfaits de la gentillesse et de l’amitié, et qui serait plutôt, en terme de segment marketing, destiné aux petites filles. C’est donc essentiellement en imaginant des personnages inspirés par My Little Pony que les tulpamanciens ont commencé leurs pratiques. Mais bien sûr, ils ne se limitent pas à ce dessin animé en particulier, et emploient d’autres sources, comme les mangas ou la fantasy.

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Maintenant qu’on a précisé leurs origines, reste à savoir à quoi ressemble la création d’un tulpa ?

Selon Vice, on commence par imaginer un lieu imaginaire, qu’on nomme souvent le « wonderland » (pays des merveilles). C’est là qu’on donne vie à son tulpa. Le magazine nous offre le témoignage d’un « tulpamancien » surnommé « Ele » : « Mon pays des merveilles est un petit bosquet… Je m’imagine y traîner avec [mon tulpa] et nous aimons discuter… ou nous allons explorer, en gros ce que vous feriez avec un ami dans la vraie vie. »

Après la création du tulpa, nous dit encore Vice, les apprentis tulpamanciens « commencent à ressentir des pressions bizarres dans certaines parties de leur tête. C’est leur tulpa qui commence à communiquer. Avec le développement du processus, la voix du tulpa devient plus claire. En fin de compte, un praticien peut « imposer » son tulpa sur la réalité en créant une hallucination réaliste. »

Certains tulpamanciens vont plus loin et proposent même à leur tulpa d’emprunter leur corps, afin que ceux-ci puissent connaître les plaisirs de la « vraie vie », renouant ainsi avec les anciens cultes de possession existant un peu partout sur la planète (et dont le Vaudou haïtien est le plus populaire chez nous, mais très loin d’être le seul).

Pour autant, les tulpamanciens ne visent pas à une réalisation spirituelle, ou un rapport dévotionnel à une divinité. Ils ne souhaitent pas non plus utiliser leur tulpa pour réaliser leurs désirs, comme le font aujourd’hui les occultistes occidentaux. Leur objectif est plus simple et plus touchant : ils veulent seulement se faire un ami. Samuel Veissière, anthropologue à l’université McGill, a enquêté sur les tulpamanciens et dressé un profil type des adeptes basé sur une enquête impliquant 141 praticiens.

Il s’agit en général d’un mâle (pourcentage de 75/25) de race blanche, entre 14 et 34 ans (avec la majorité entre 19 et 23 ans), de classe moyenne aisée. 10 % se définissent comme ayant une identité de genre fluctuante (« gender fluid« ) et exploreraient grâce à leur tulpa les limites de leur genre, mais aussi de leur appartenance ethnique (à noter que le questionnement du genre est également une caractéristique de la culture « bronie », comme l’explique la vidéo ci-dessous).

L’anxiété sociale serait un point commun de la plupart des tulpamanciens. De plus, 25 % seraient atteints du syndrome d’Asperger, 21,4 % connaîtraient un déficit de l’attention, 17,8 % souffriraient d’une anxiété généralisée, 14,4 % de dépression, et enfin 10,7 % de troubles obsessionnels compulsifs. Au final, nous dit Veissière : « les tulpamanciens typiques sont confiants quant à leurs talents, mais restent modestes et socialement timides. Ils possèdent – ou ont cultivé – une forte propension à la concentration, à l’absorption, à l’hypnotisabilité, et aux hallucinations sensorielles non psychotiques. Leur vie sociale limitée et leur anxiété sociale, cependant, ne sont pas corrélées avec des niveaux défectueux d’empathie et d’intérêt pour d’autres personnes. » Ce qui signifie que leur condition ne nuit pas à leur capacité d’empathie. Mais on aurait tort de considérer le phénomène de la tulpamancie comme un symptôme d’un supposé « désordre mental ». Au contraire, précise Veissière, 93 % des personnes interrogées affirment que la tulpamancie a amélioré leur condition. Parmi ceux qui sont atteints d’Asperger ou de troubles autistiques, 54,4 % affirment que leur capacité à comprendre autrui se serait améliorée avec la tulpamancie, tandis que 45 % n’en sont pas si sûrs, mais affirment néanmoins que la pratique a bénéficié à leur quotidien.

La tulpamancie, loin d’être un symptôme, apparaîtrait en fait comme un outil thérapeutique. On ne peut s’empêcher de penser à la théorie selon laquelle le chamanisme répandu chez les peuples traditionnels constituerait une guérison spontanée d’une crise psychotique, obtenue non par la suppression du trouble, mais au contraire par sa maîtrise (hypothèse aujourd’hui contestée par certains, mais quelle théorie anthropologique ne l’est pas ?).

Un autre point intéressant de l’étude de Veissière concerne la théorie des tulpamanciens concernant leurs « amis imaginaires ». Les considèrent-ils comme « réels » ou non ? Sur 118 personnes ayant répondu à cette question spécifique, 76,5 % considèrent qu’il s’agit de créations purement psychologiques, et seulement 8,5 % pensent que les tulpas sont des « esprits » existant indépendamment de leur hôte humain. Il semble que la majorité des « tulpamanciens » ne se situent pas dans un discours religieux ou magique, mais privilégient en fait une approche « rationaliste ».

Nature ou culture ?

Dans le cadre d’une réflexion sur les influences culturelles, il me semble que les « tulpamanciens » posent une intéressante question. Bien qu’ils fassent usage du terme tulpa, l’influence du bouddhisme semble minimale, ainsi finalement que celle du new age ou des théories occultistes contemporaines comme la magie du chaos. L’usage de figures empruntées à My Little Pony, ou des mangas, montrent un manque d’intérêt pour les grandes mythologies traditionnelles (les magiciens du chaos s’inspirent aussi de la « pop culture », mais leur attirance se porte plutôt vers Lovecraft : pas la même ambiance assurément !). Peut-on alors réellement parler d' »appropriation culturelle » ?

Une première tentative de réponse s’inspirerait des théories issues de la neuroscience et des sciences cognitives. Le cerveau serait « câblé » pour certains comportements, et, dans ce cas, un simple passage d’un livre de David-Neel, peut être même un seul mot, suffirait pour « activer » certains circuits cérébraux. Une autre théorie serait celle de la « combinaison » émise par l’historien des religions Ioan Coulianu. On aurait affaire à des traits culturels, mais les « mèmes » étant en nombre limité, ceux-ci tendent souvent à se combiner de la manière similaire et à donner naissance à des phénomènes analogues en fonction du contexte. En terme d’évolution, on pourrait comparer ces deux hypothèses à l’héritage génétique classique darwinien d’un côté, et de l’autre côté au phénomène d’analogie : par exemple la chauve-souris ne possède pas de gènes d’oiseau, mais elle a quand même développé des ailes, parce que la pression de l’environnement a poussé cette espèce a développer un organe analogue a celui utilisé par les oiseaux. La question est donc de savoir si la tulpamancie est l’expression d’une capacité innée du cerveau, ou si, au contraire, ce sont les conditions actuelles qui poussent certaines personnes à « réinventer la roue » et à recréer des pratiques qui se retrouvent dans d’autres civilisations.

Au final, que signifie l’irruption des tulpas dans la culture internet moderne ? Et si on observait l’apparition d’un nouvel imaginaire de l’intelligence artificielle, basée non pas sur des processeurs en silicium, mais sur nos neurones ? Une IA non pas extérieure à nous, mais intégrée à notre esprit ? Peut-on imaginer que nos descendants cultiveront de manière systématique de telles personnalités multiples ? Dans son roman Aristoï, Walter John Williams met en scène un futur dans lequel certains êtres humains développent des « personnalités artificielles », des créations purement mentales de type tulpa, mais augmentées par la technologie, grâce à des implants cérébraux. Peut être les tulpas ne sont elles qu’une version primitive, artisanale, de ces futures IA hybrides, issues d’une fusion entre le biologique et le numérique ?

Rémi Sussan

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1 commentaire

  1. Une importante précision m’a été apportée par Samuel Veissière, qui a dirigé l’étude mentionnée plus haut sur les tulpamanciens, je le cite :
    « les statistiques de troubles mentaux citées (« 25% seraient atteints du syndrome d’Asperger, 21,4% connaîtraient un déficit de l’attention, 17,8 % souffriraient d’une anxiété généralisée, 14,4% de dépression, et enfin 10,7% de troubles obsessionnels compulsifs ») sont tirées d’une deuxième étude d’environ 100 répondants qui visait spécifiquement les tulpamanciens qui s’auto-définissaient comment atteints de troubles mentaux. Les pourcentages de troubles reflètent la distribution dans cette deuxième étude, mais pas pour les tulpamanciens en général. La conclusion de l’enquête sur les tulpamanciens atteints de troubles mentaux est effectivement qu’ils rapportent tous une amélioration grâce à la pratique de la tulpamancie. Pour les autres (« tous » les tulpamanciens), je ne pense pas qu’on puisse identifier une présence de trouble à part l’anxiété sociale. »

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