Quel impact pour CRISPR ?

Quelle sera la véritable innovation disruptive des prochaines années, celle qui va changer radicalement notre rapport au monde ? L’IA, les robots, la réalité virtuelle ? La surprise pourrait nous venir de la biotech, avec CRISPR (que nous avons déjà présenté dans un article précédent). Je ne vais pas dans les lignes qui suivent égrener toutes les innovations impliquant cette technique, parce qu’il y en a au moins une par jour. Peut-être avez vous déjà lu d’ailleurs dans la presse qu’une équipe chinoise a appliqué pour la première fois cette technique à un patient humain atteint d’un cancer. Voyons plutôt les questions posées par l’impact de cette technologie, au plan éthique, économique, mais aussi politique.

Les questions éthiques


Les bioéthiciens se sont naturellement emparés de l’affaire. C’est notamment le cas du Conseil de bioéthique de Nuffield, qui a publié en septembre 2016 un imposant rapport de 130 pages sur les conséquences d’une généralisation de l’ingénierie génétique. Cette organisation a ainsi repéré deux problématiques potentielles qui, selon elle, doivent être particulièrement surveillées. La première est celle de la reproduction humaine. Ne risque-t-on pas de créer des « bébés à la carte » ? L’autre concerne le bétail.

Si la crainte des « designer babies » est très implantée dans la conscience publique, il faut toutefois relativiser l’impact des biotechnologies : rien ne prouve que des caractéristiques comme l’intelligence, ou le comportement, puissent être significativement transformées par l’ingénierie du génome. Comme le rappelle dans Nature Alta Charo, spécialiste du droit et de l’éthique à l’université Wisconsin-Madison, « La presse généraliste a tendance à faire la couverture sur ces « designer’s babies », et à se concentrer sur les choses qui sont les moins susceptibles d’être génétiquement déterminées, mais capturent le plus notre imagination. » En fait, les chercheurs se concentrent plutôt sur l’éradication de maladies génétiques. Mais cela pose tout de même des questions, d’abord sur la santé de la mère et de l’enfant. Et aussi sur l’efficacité de ces modifications. Et même si la personnalité d’un être humain ne se décide probablement pas au niveau du génome, cela n’empêchera peut-être pas certains de « vendre » l’idée à des parents.

1373409448-5e9da15aba96976b1931bdc6fc807e1fLa question de la modification des animaux destinés à la consommation se pose aussi. A nouveau, la santé du consommateur est la première urgence. Mais aussi le bien-être des animaux concernés. A cela s’ajoute un autre problème : celui de la traçabilité. En effet, il est très difficile de repérer un animal modifié génétiquement et de le différencier d’autres spécimens portant la même mutation, mais de manière naturelle. Cela peut légitimement inquiéter les opposants à toutes formes de manipulation, mais paradoxalement c’est aussi considéré par les partisans comme un argument en leur faveur. En effet, au nom de quoi séparerait-on, d’un point de vue légal, deux organismes présentant la même caractéristique, sous prétexte que l’un d’entre eux l’a obtenu de manière artificielle ? C’est le point de vue de Tom Adams, directeur de la biotechnologie à Monsanto, société qui a obtenu récemment le droit (non exclusif), d’utiliser CRISPR pour élaborer ses produits : « si au final le produit est indiscernable d’un autre que vous avez obtenu par l’élevage, il est difficile de comprendre comment cela pourrait entrer dans une réglementation », a-t-il déclaré au New Scientist.

Vers une « course à l’espace » du génome ?


L’arrivée de CRISPR peut rebattre les cartes en matière de politique de recherche. Comme on le sait, ce sont des équipes chinoises qui ont effectué les opérations les plus spectaculaires avec cette méthode. Comment réagit l’Occident, et notamment les USA ?

Dans la revue Nature, Carl June, chercheur en immunothérapie à l’université de Pennsylvanie, n’hésite pas à comparer la future concurrence entre Chine et USA à la course à l’espace qui a opposé l’Amérique et l’URSS dans les années 60. « Je pense que cela va déclencher un duel biomédical de type « Spoutnik 2.0 », entre la Chine et les États-Unis, ce qui est important puisque la concurrence améliore généralement le produit final ».

Mais cette vision est elle vraiment légitime, se demande le New Scientist ? Il se pourrait qu’elle soit incorrecte, et même dangereuse. Tout d’abord, on ne peut comparer la recherche médicale, effectuée par de petites équipes dans un environnement mondialisé, à la grosse machinerie de la conquête de l’espace des années 60, centralisée et sous le contrôle des Etats. Pour Hank Greely, du Centre sur les Biosciences et la Loi de l’université Stanford, « La course spatiale est une horrible métaphore… La lutte contre la maladie n’a pas de frontières nationales. Si des groupes en Chine – ou au Mexique, ou en Indonésie, ou en Russie – trouvent des remèdes, nous en bénéficierons tous ». Et d’ajouter : « Il me semble que c’est une tentative grossière pour générer de l’enthousiasme, de la hype, et ainsi obtenir plus de financements, et peut-être aussi des contrôles plus laxistes. »

Le New Scientist pointe aussi l’importance des fantasmes liés à la Chine en Occident où règne en effet l’idée que toute recherche effectuée là-bas est sauvage, sans garde-fous aucun, ce qui donne à ce pays un avantage indu. Bref, une réincarnation des stéréotypes du « savant fou » asiatique, de Fu Man Chu à l’Ombre Jaune de Bob Morane !

Si les lois en Chine ne sont pas les mêmes qu’en Occident, il ne faut pas non plus exagérer, pointe encore le New Scientist. Citant encore Greedy : « Autant que je sache, la réglementation [chinoise] en matière de recherche clinique ne semble pas différente de celles des États-Unis ou de l’Occident en général », et ce dernier de conclure : « On pourrait rejeter le discours sur la course à l’espace comme l’habituelle hyperbole typique du business… mais son utilisation de la Chine comme cible le rend un peu plus dangereux qu’à l’habitude, à une époque où il y a des gens aux Etats-Unis qui veulent diaboliser la Chine. »

Vers un bioterrorisme 2.0


La concurrence, même acharnée, est une chose. Mais la guerre, et son incarnation contemporaine, le terrorisme, en sont une autre. CRISPR permet à de tout petits groupes de se lancer à très bas prix dans l’ingénierie génétique. La crainte d’un individu ou d’un groupuscule se lançant dans la fabrication d’un virus Ebola dans la cuisine réapparaît… De fait, dans les derniers jours de son mandat, le président Obama a reçu une lettre (.pdf) de la part de ses conseillers en science et en technologie le pressant de prendre en compte la nouvelle menace (et d’en discuter avec son successeur).

Selon la Technology Review, il existait déjà, depuis 2009, une stratégie de biodéfense, mais celle-ci serait dépassée par les récents progrès en la matière. Jusqu’ici, on ne prenait en compte que les risques posés par des maladies connues, comme l’anthrax ou la variole. L’arrivée de CRISPR et de la biologie synthétique change la donne. Il faut maintenant, expliquent les experts, « se préparer non seulement aux agents biologiques connus, mais aussi à un éventail beaucoup plus large de nouvelles menaces biologiques, en constante mutation, qu’il est impossible d’anticiper pleinement. » Rien n’empêcherait, selon la revue du MIT, de créer par exemple un microbe résistant aux médicaments connus.
Quels remèdes conseillent-ils ? Une surveillance accrue de la biosphère, avec un accès à l’ensemble des données concernant l’ADN des différents pathogènes afin que les chercheurs puissent aisément repérer si un génome a été modifié intentionnellement. Ils conseillent également d’investir largement dans le développement d’antiviraux et d’antibiotiques, et de mettre en place un fond de 2 milliards de dollars pour répondre à la survenue de possibles urgences.

tumblr_l5znesvq7t1qzrjqsCela suffira-t-il ? Todd Kuiken, chercheur au Centre sur l’Ingénierie génétique et la société à l’université de Caroline du Nord, a déclaré à la Technology Review que ces suggestions constituent un pas dans la bonne direction, mais se révèlent encore insuffisantes : en effet, elles ne visent finalement elles aussi que des menaces bioterroristes classiques, attaquant directement les personnes. Mais les nouvelles technologies permettraient des attaques indirectes beaucoup plus difficiles à cerner, par exemple, suggère-t-il, un insecte modifié capable de ravager les récoltes.

Bien entendu, ces considérations très inquiétantes ne doivent pas nous faire oublier les aspects positifs d’une technologie comme CRISPR, notamment en médecine. Mais elles suffisent à nous montrer que l’ère dans laquelle nous entrons sera bien celle de la biotechnologie, avec ses promesses, mais aussi ses questions, ses conflits et ses peurs.

Rémi Sussan

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6 commentaires

  1. C’est tout de même une technologie extrêmement enthousiasmante qui pourrait nous faire largement progresser :

    – Dans le traitement des cancers
    – Dans le traitement des maladies génétiques
    – Dans la résolution de la pénurie d’organes à greffer (en modifiant des cochons pour que leurs organes ne soient plus rejetés par les organismes humains)
    – Dans la lute contre les maladies transmises par les moustiques (dengue, malaria…)

    Il y a même des gens sérieux (ex: G.Church) qui essaient de recréer des mammouths !

    Le jeu en vaut largement la chandelle à mon sens.

  2. Les spécialistes nomme un effet « off-target  » .Ca veut dire qu’on peut facilement cibler un gène spécifique ( ici avec crispr )mais que ça entraine systématiquement d’autres modifications non désirées à d’autres endroits du génome .
    Donc , en gros , on pourrait comparé le génome à un chateau de carte et rien que le fait d’en enlever une , tout s’effondre ou leur couleur /numéro changent en même temps .
    En fait c’est pire que tout ce que l’on pouvait imaginer jusqu’ici puisque cela suggère que ça va devenir incontrolable .
    Je pense qu’avec cette decouverte ils ont toucher à un point cruciale de l’évolution , du vivant et que crispr est comparable à la clé de la boite de pandore .

  3. Merci pour vos articles, toujours passionnants !
    « Et même si la personnalité d’un être humain ne se décide probablement pas au niveau du génome » je vous mets un extrait du livre de Pinker « L’instinct du langage »:

    « Je cite ici un extrait d’un article récent publié dans Science : Lorsque Oskar Stöhr et Jack Yufe arrivèrent dans le Minnesota pour participer à une étude sur les vrais jumeaux élevés séparément, conduite par Thomas J. Bouchard Jr, psychologue de l’université du Minnesota, ils portaient tous deux des chemises bleues, croisées et à épaulettes, des moustaches et des lunettes cerclées de métal. Vrais jumeaux séparés à la naissance, les deux hommes, dans la fin de la quarantaine, s’étaient rencontrés une seule fois, une vingtaine d’années plus tôt. Pourtant, il s’avéra qu’Oskar, élevé en catholique en Allemagne, et Jack, élevé par son père juif à Trinidad, avaient beaucoup de points communs dans leurs goûts et dans leur personnalité —entre autres, ils se mettaient vite en colère et avaient un sens de l’humour spécial (tous deux prenaient plaisir à surprendre les gens en éternuant dans l’ascenseur). Et tous deux tiraient la chasse d’eau avant et après avoir utilisé les toilettes, gardaient des élastiques autour du poignet et trempaient des toasts beurrés dans leur café. Beaucoup restent sceptiques devant ce genre d’anecdotes. Ces parallèles ne sont-ils que des coïncidences, chevauchements inévitables lorsqu’on étudie deux biographies de près et très en détail ? À l’évidence non36. Bouchard et ses collaborateurs de génétique du comportement, D. Lykken, M. McGue et A. Tellegen sont sans cesse surpris par les ressemblances troublantes qu’ils découvrent chez leurs vrais jumeaux élevés séparément, mais qui n’apparaissent jamais chez leurs faux jumeaux élevés séparément. Deux autres vrais jumeaux, qui se rencontraient pour la première fois, découvrirent qu’ils utilisaient l’un et l’autre du dentifrice Vademecum, la lotion d’après-rasage Canoé, la lotion capillaire Vitalis et qu’ils fumaient des Lucky Strike. Après la réunion, ils s’envoyèrent les mêmes cadeaux d’anniversaire qui se croisèrent dans le courrier. Deux sœurs jumelles portaient habituellement sept bagues. Deux autres jumeaux ont fait remarquer (à juste titre) qu’un des roulements à billes de la voiture de Bouchard avait besoin d’être remplacé. En outre, une recherche quantitative corrobore ces centaines d’anecdotes. Non seulement des caractères très généraux comme le QI, l’extraversion et la névrose sont partiellement héritables, mais c’est également le cas de caractères spécifiques tels que l’importance du sentiment religieux, les goûts professionnels et l’opinion sur la peine de mort, le désarmement et la musique sur ordinateur. Se pourrait-il vraiment qu’il y ait un gène pour éternuer en ascenseur ? Vraisemblablement non, mais ce n’est pas nécessaire. Les vrais jumeaux ont tous leurs gènes identiques, et pas seulement un. Il y a donc cinquante mille gènes pour éternuer en ascenseur, qui sont aussi cinquante mille gènes pour aimer les chemises bleues, croisées et à épaulettes, pour utiliser la lotion capillaire Vitalis, pour porter sept bagues, et tout le reste. La raison en est que la relation entre des gènes particuliers et des traits psychologiques particuliers est doublement indirecte. D’abord, un seul gène ne construit pas un seul module du cerveau, le cerveau est comme un soufflé avec des couches délicatement superposées, dans lequel chaque produit de gène est un ingrédient qui a un effet complexe sur un grand nombre de propriétés d’un grand nombre de circuits. D’autre part, un module unique du cerveau ne produit pas un caractère de comportement unique. La plupart des caractères qui retiennent notre attention émergent de combinaisons uniques de particularités dans de nombreux modules différents. En voici une analogie. Pour devenir un joueur de basket-ball dans les All-stars, il faut de nombreuses qualités physiques : avoir une grande taille et de grandes mains, viser parfaitement bien, avoir une bonne vision périphérique, une bonne détente musculaire, une bonne capacité pulmonaire et des tendons comme des ressorts. Même si ces caractères sont probablement en grande partie génétiques, il n’est pas nécessaire qu’il y ait un gène du basket-ball ; ces hommes pour lesquels le jackpot génétique s’est arrêté à trois cerises jouent dans la NBA* 2, tandis que les empotés de deux mètres dix et les tireurs d’élite d’un mètre cinquante, qui sont bien plus nombreux, vont dans d’autres secteurs d’activité. Sans doute en va-t-il de même pour tout trait comportemental intéressant comme le fait d’éternuer en ascenseur (qui n’est pas plus étrange qu’une aptitude à envoyer un ballon dans un cercle, avec la main de quelqu’un d’autre en travers de la figure). Peut-être le complexe des gènes pour éternuer en ascenseur est-il précisément celui qui établit la bonne combinaison des seuils et des interconnexions dans les modules qui gouvernent l’humour, les réactions aux espaces fermés, la sensibilité à l’état mental des autres comme l’anxiété et l’ennui, et le réflexe d’éternuer. »

  4. @Guillaume,

    Oui je me souviens de ce passage de l’instinct du langage, qui m’avait marqué aussi. Il y a aussi d’autres sources allant dans le même sens, par exemple Michel Jouvet qui a remarqué que deux vrais jumeaux avaient tendance à faire le même rêve récurrent. Mais bizarrement, j’en avais tiré des conclusions toutes différentes: les traits de caractères ainsi passés génétiquement ne correspondent pas à ce que nous appelons des traits de personnalité fondamentale, (comme tirer la chasse en entrant aux toilettes). Je me souviens aussi d’avoir lu quelque chose (était-ce dans le Pinker? je ne sais plus) où il était raconté que, alors que de telles coïncidences se produisaient chez une paire de deux jumeaux séparés à la naissance, l’un était homosexuel et pas l’autre. Ce qui montre que ce que nous considérons culturellement comme des traits importants de notre personnalité ne passent pas forcément par les gênes -tandis que les trucs bizarres et apparemment insignifiants semblent effectivement liés à notre ADN. Et n’oublions pas non plus le rôle de l’épigénétique: même les jumeaux séparés à la naissance ont partagé le même environnement foetal – et on découvre de plus en plus l’importance de cette phase de notre existence.

  5. J’avais plutôt pris ces exemples comme l’illustration de l’importance de l’ADN dans le déterminisme de comportement qui semblerait à première vue déterminé uniquement par l’environnement.
    si l’on prend le modèle des big five, qui définit les traits fondamentaux de nos personnalités, la place des gènes semble importante si l’on en croit cette étude :
    http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1467-6494.1996.tb00522.x/abstract
    The genetic and environmental etiology of the five-factor model of personality as measured by the revised NEO Personality Inventory (NEO-PI-R) was assessed using 123 pairs of identical twins and 127 pairs of fraternal twins. Broad genetic influence on the five dimensions of Neuroticism, Extraversion, Openness, Agreeableness, and Conscientiousness was estimated at 41%, 53%, 61%, 41%, and 44%, respectively. The facet scales also showed substantial heritability, although for several facets the genetic influence was largely nonadditive. The influence of the environment was consistent across all dimensions and facets.

    Il est donc fortement probable que l’ADN ait un rôle majeur dans la détermination de nos comportements et personnalité, mais de la à pouvoir éditer avec CRIPRCAS9 les gènes susceptible de modifier tel ou tel aspect de nos comportement, il s’écoulera encore quelques décennie, au minimum, tellement le système d’interaction et de dépendance des gènes est complexe, sans tenir compte des questions posées par l’épigénétique.

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