La Question Interstellaire (2/2) : nous ne décollerons pas sans « sol »

On l’a vu, Rachel Armstrong ne croit pas à des vaisseaux spatiaux qui seraient comme des « boites de conserve » reproduisant à l’identique un environnement terrestre. Son analyse de l’expérience Biosphere II est éclairante cet égard. Rappelons que Biosphere II, qui s’est déroulée au cours des années 90 consistait à créer un environnement parfaitement clos, comportant plusieurs écosystèmes (dont un mini-océan), et habité par 4 hommes et 4 femmes, qui devaient cultiver la terre, élever du bétail et ainsi se fournir en nourriture et vivre en parfaite autarcie.

« Après environ une année, explique-t-elle, « les niveaux d’oxygène ont diminué régulièrement, l’océan s’est acidifié, les températures intérieures ont augmenté et les niveaux de dioxyde de carbone ont fluctué. Le système a clairement commencé à échouer au bout d’environ 18 mois. Le compost était arrêté pour économiser de l’oxygène et les sols se sont effondrés (…). Les vertébrés et les insectes pollinisateurs sont morts, alors que seuls les cafards et les fourmis prospéraient. Bien que l’expérience fut considérée comme une sensation médiatique, elle avait largement échoué en tant qu’expérience scientifique. »

Ce genre d’échec nous montre la différence entre s’occuper de jardinage et construire un véritable système écologique. 

Qu’est ce qu’un « sol » ?


Le projet Perséphone, contribution de Rachel Armstrong au futur vaisseau interstellaire, repose donc, on l’a vu, sur la fabrication d’un « sol ». Une idée qui peut paraître curieuse au premier abord. Mais en réalité, la terre sur laquelle nous marchons est un système très complexe, bourré d’interactions multiples, sur lequel repose la vie sur notre planète. Les expériences d’Armstrong cherchent à comprendre et réfléchir à cette complexité : il ne s’agit pas, donc, de « jardinage », l’objectif n’est pas de reproduire à l’identique l’humus que nous connaissons sur cette planète, mais de comprendre la dynamique à l’oeuvre au sein d’un sol, y compris avec des matériaux qui n’ont rien à voir avec ceux qu’on trouve habituellement sous nos pieds.

L’architecte mentionne ainsi une série d’expériences avec des « gels », autrement dit des produits susceptibles de se mêler entre eux en créant des formes complexes d’auto-organisation. Mis ensemble, les gels forment des structures inédites qui permettent d’observer les échanges entre les différents matériaux. Une telle expérimentation rappelle notamment les derniers intérêts d’Alan Turing sur la genèse des formes, la morphogenèse , sur laquelle il écrivit son dernier papier (.pdf).

Chaque image produite par l’interaction entre les gels a été mise en rapport avec certains vers du fameux poème de Milton, le « Paradis perdu ». Cela suffit à montrer qu’il ne s’agit pas là de faire une « expérience scientifique » à proprement parler (bien que la morphogenèse et la création de structures complexes soient bien sûr un sujet hautement intéressant pour les scientifiques). Il ne s’agit pas vraiment de « design », puisque les structures obtenues n’ont aucune fonction utilitaire. Ce n’est pas non plus du « design-fiction » à proprement parler. Mais c’est un outil de réflexion culturelle sur la complexité et sur la manière dont celle-ci peut se manifester sous des formes « exotiques », sur des bases étrangères à notre expérience quotidienne.

Les « jardins suspendus de Méduse« , eux, nous rapprochent plus de l’exploration spatiale, puisqu’il s’agit d’un « jardin stratosphérique », constitué de deux étages, le supérieur comprenant des organismes vivants, des épiphytes, susceptibles de survivre dans les airs sans recours au sol. L’étage inférieur est composé de « futures formes de vie alternative » basées sur des structures chimiques qu’Armstrong nomme des « protocellules », dotées d’une espèce de « métabolisme artificiel ». Il s’agit de gouttes liquides capables de produire des précipités minéraux solides. Le Jardin a été « déposé » dans la stratosphère et les résultats nous invitent à la méditation sur les limites de nos créations artificielles. En effet, alors que les épiphytes de l’étage supérieur ont survécu à l’épreuve, les « protocellules » ont été presque complètement détruites.

Là encore, ce projet joue entre la fiction et la réalité. Le mot « méduse » renvoie à une nouvelle d’Arthur C. Clarke, où il imaginait des formes de vies aériennes se développant dans l’atmosphère jupitérienne.

Le rôle des protocellules


Concernant ces fameuses « protocellules », cheval de bataille des recherches de Rachel Armstrong : elle les utilisait déjà dans le projet Future Venice, dans lequel les protocellules pourraient secréter des minéraux formant une espèce de récif artificiel protégeant la cité des doges de l’effondrement ainsi que lors de sa participation au projet collectif Hylozoic Ground, mené par l’architecte Philip Beesley. Il me semble qu’Armstrong partage avec les tenants de la « vie artificielle » la volonté de faire naître l’émergence de la surprise, et non pas contrôler les productions du vivant à l’instar d’un ingénieur, comme le font les adeptes de la biologie synthétique. De fait, la différence entre elle et les chercheurs en vie artificielle est plutôt que ces derniers ont cherché à reproduire et comprendre ces interactions complexes « in silico », à l’aide de simulations informatiques – comme le programme netlogo -, alors qu’elle étudie plutôt des systèmes dans « le monde réel » basés sur la chimie.

Une autre chose est intéressante dans le travail de Rachel Armstrong : elle tend plutôt à favoriser chez le vivant la notion de métabolisme, c’est-à-dire celle d’un organisme couplé à l’environnement et réagissant aux conditions fournies par ce dernier, s’adaptant éventuellement pour survivre. C’est une vision alternative à la conception du vivant comme système auto-reproducteur, et qui se base essentiellement sur la réplication de l’ADN. Cela nous ramène à un vieux débat sur les origines de la vie : qu’est ce qui est venu en premier, le génome ou la cellule qui le contient ? A un moment, pendant la guerre froide, cette controverse a d’ailleurs pris un tour politique, les Soviétiques favorisant la notion de métabolisme et les Occidentaux se tournant vers l’auto-réplication et la notion de code génétique. Mais la soumission de la science soviétique (et notamment de son chercheur le plus important, Alexandre Oparine) aux thèses pseudo-scientifiques d’un Lyssenko a bien sûr jeté le discrédit sur cette approche physico-chimique. Maintenant que cette période de l’histoire est terminée, force est de reconnaître que nous connaissons encore mal cet aspect du vivant, et que, même si on est en mesure de créer une nouvelle bactérie à l’aide d’un ADN synthétique, on ne sait toujours pas comment créer une cellule ! Les chercheurs en biologie de synthèse en sont toujours réduits à « emprunter » celle d’un organisme déjà existant.

L’oeuvre d’un collectif

On ne saurait terminer avec Star Ark sans mentionner les autres contributions de qualité écrites par d’autres auteurs. Car, rappelons-le, Rachel Armstrong n’a rédigé que la première partie du livre. Cela va des analyses bourrées d’équations de l’astrobiologiste Michael Mautner aux applications des études de genre au cinéma de science-fiction par Esther Armstrong (@armst_e), de l’université des Arts de Londres. Comme on pouvait s’y attendre, le transhumanisme est également présent dans l’ouvrage, car il est fort possible que nos descendants vivant dans l’espace doivent s’adapter à leur nouvel environnement et puissent être tentés de se modifier à cette fin. Le texte de Kevin Warwick est assez classique et se penche sur les « cyborgs dans l’espace ». Plus original, l’article de l’épistémologiste Steve Fuller, qui revient les fondements théologiques du transhumanisme le liant à des formes de pensée plus anciennes, comme le cosmisme russe, les thèses de Theilhard de Chardin ou le futurisme italien. Et ce ne sont que quelques contributions parmi d’autres.

En tout cas, c’est rare de lire un livre mêlant aussi intimement science, philosophie et arts pour donner une vision globale, non seulement de notre futur lointain, mais également de notre présent. La « pensée du ciel noir » a de beaux jours devant elle.

Rémi Sussan

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