L’intelligence augmentée des animaux urbains

Les villes changent le comportement humain, c’est une évidence. Ce qu’on sait moins, c’est qu’elle modifient aussi celui des animaux sauvages.
The Atlantic a consacré un gros article sur le sujet. La question récurrente posée par un tel phénomène étant : les villes rendent-elles les animaux plus intelligents ? Ce qui amène bien sûr à se poser la question de la nature de l’intelligence, notamment de l’intelligence non humaine…

Une évolution accélérée


Les animaux sauvages vivants dans la jungle urbaine connaissent deux types d’évolution, une évolution génétique et comportementale. Au plan génétique, on a pu observer de nombreuses mutations. C’est le cas par exemple du « moustique du métro londonien » exposé par le biologiste Menno Schilthuizen(@schilthuizen), auteur du récent Darwin comes to town : How the Urban Jungle Drives Evolution dans une interview pour National Geographic. Cet animal d’ailleurs n’est pas spécifiquement londonien, c’est un type de mutation qui se produit dans de nombreux métros des grandes villes.

Cette nouvelle espèce, explique-t-il, se caractérise par des habitudes inédites : par exemple la femelle n’a pas besoin de se nourrir de sang avant de pondre des œufs, comme c’est le cas avec leurs cousins « de la surface ». Cette nouvelle espèce n’est pas unifiée, continue Schilthuizen. En fait il existe des lignées différentes sur chaque ligne de métro. « Pour produire une espèce unifiée, il faudrait qu’ils changent tous à Oxford Circus », s’amuse le biologiste.

Mais les changements les plus intéressants sont d’ordre comportemental.

Le biologiste néerlandais nous cite un exemple particulièrement impressionnant. Celui des corbeaux vivant dans la ville japonaise de Sendai. Ceux-ci ont pour habitude de se nourrir de noix, qu’ils ouvrent en les projetant d’une grande hauteur. Ils ont découvert récemment qu’il était plus facile de déposer leur butin sous les roues d’une voiture s’avançant lentement, comme celles qui sortent d’une auto-école (pas n’importe quelle voiture donc !). Il ne leur restait plus qu’à récupérer leur nourriture… Pour Menno Schilthuizen, on n’est pas là face à une forme d’évolution génétique directe, même si les gènes peuvent jouer un rôle en arrière-plan : « Ce n’est pas de l’évolution, en ce sens qu’il n’existe pas de gène pour placer des noix devant des roues de voiture. Mais il existe des gènes pour les traits de personnalité qui sont en rapport avec la résolution de problèmes, la curiosité et la tolérance envers les humains. »

D’autres animaux sont devenus des citadins habitués au paysage urbain. Aux États-Unis, à Chicago par exemple, les coyotes ont ainsi appris à traverser les rues, à prendre en compte la densité du trafic. D’ailleurs explique The Atlantic, les villes leur servent parfois de refuge lors des périodes de chasse, lorsque les humains vivant en périphérie de la ville prennent leurs fusils pour les éliminer de leur voisinage…

Parfois, ces animaux peuvent même se montrer utiles de façon inattendue. Ainsi, en Inde, où la rage fait chaque année 20 000 victimes, des léopards installés dans la ville de Bombay auraient pu, en tuant un grand nombre de chiens sauvages malades, prévenir jusqu’à 100 contaminations (et ce alors qu’il est illégal de tuer un chien en Inde).

L’article de The Atlantic se concentre sur une ville particulière, Colombo, et sur une espèce spécifique : le chat pêcheur (également appelé chat viverrin). Ce félin, qui vit en Asie du Sud-Est possède une caractéristique dont la plupart de ses congénères sont en général dépourvus : il aime l’eau ! Et il est particulièrement friand de poisson. Selon Anya Ratnayaka, une jeune chercheuse spécialisée dans ces animaux, il existerait une dizaine de ces chats pêcheurs dans Colombo, peut-être tous de la même famille, et sans doute nés dans la ville elle-même. Colombo est traversée par de larges canaux que les chats pêcheurs ont transformés en « autoroute urbaine ». Si Colombo est devenu un habitat de choix pour ces espèces sauvages, c’est peut-être parce que ces dernières ont fui la guerre ! En effet, le Sri Lanka a été pendant une décennie la victime d’une sauvage guerre civile qui a secoué surtout les campagnes, la capitale étant relativement épargnée.

Redéfinir l’intelligence


Reste à comprendre en quoi, les animaux de la jungle urbaine pourraient-ils nous aider à mieux circonscrire l’intelligence ? Pour une chercheuse comme Sarah Bensom-Amram (@AnimalSmarts), nous raconte The Atlantic, la caractéristique principale de l’intelligence reste la « flexibilité comportementale ». Autrement dit, la capacité à changer ses habitudes facilement en fonction de nouveaux défis. Sarah Benson-Amram effectue une différence entre l’intelligence spécifique et ce type de flexibilité. Comme elle l’explique dans The Atlantic : « un geai qui cache des milliers de graines et se souvient de l’emplacement de chacune est certainement doté d’une acuité particulière. (…) Mais un animal a besoin d’un ensemble plus diversifié de compétences mentales – perspicacité, ingéniosité, prévoyance, etc. – pour s’attaquer aux obstacles inconnus des villes… ».

Dans un texte écrit en compagnie de Lisa P. Barrett (@lisapbarrett) et Lauren Stanton (@Lauren_Stanton_), deux de ses collègues à l’université du Wyoming, « The cognition of ‘nuisance’ species« , elle cherche à affiner les critères de cette intelligence générale. Et explique comment ces nouvelles facultés peuvent s’avérer être à la fois des avantages et des malédictions, car plus les animaux sont intelligents, plus leurs intérêts risquent de se confronter à ceux des humains.
La flexibilité comportementale fait bien sûr partie du lot. On y trouve aussi la « néophilie » autrement dit, l’attrait pour la nouveauté. Une autre caractéristique est l’innovation : la capacité notamment de trouver de nouvelles sources de nourriture. Par exemple la mésange charbonnière a appris à ouvrir les bouteilles de lait. Les animaux urbains se distinguent aussi par leur courage (ou leur culot) : ils sont moins effrayés par les humains, comme ces singes qui mendient sur les lieux touristiques, ou qui n’hésitent pas à voler voire à se montrer agressifs avec les passants.

D’autres facultés cognitives sont mises à contribution lors de la vie en milieu urbain, comme évidemment la capacité d’apprentissage ou encore la mémoire, notamment visuo-spatiale, qui permettent de se repérer dans un environnement inédit, dangereux et fluctuant. C’est ce qui permet au chat pêcheur de Colombo de se déplacer aisément dans la cité, par exemple.

Les animaux développent aussi une cognition sociale d’un nouveau type. Certaines espèces apprennent à chasser ou voler en bande. C’est le cas par exemple des ours bruns ou des chimpanzés. Mais cette cognition sociale peut aussi permettre de développer des stratégies agressives vis-à-vis des concurrents de la même espèce. Par exemple, les geais sont capables de trouver des caches pour dissimuler la nourriture dérobée à leurs congénères. Et bien entendu, ils se montrent aussi en mesure de repérer ces caches. Mais ce n’est pas tout. Ces animaux sont également susceptibles d’en apprendre plus sur la société humaine ; là encore, ils se montrent en mesure de trouver des cachettes assez efficaces pour berner les membres de notre espèce. Ou de « chasser » lorsqu’ils savent qu’ils ne risquent pas d’être vus.

Reste à savoir comment mesurer cette intelligence générale… La solution, qui demeure la plus efficace, reste le test psychotechnique, continue encore l’article de The Atlantic. Celui mis au point par Kay Holemkamp est un système de boites que les animaux doivent apprendre à ouvrir pour en saisir la nourriture. Holemkamp est en train d’effectuer une série d’expériences au Kenya, sur des hyènes vivant en pleine ville, en banlieue ou dans la nature, pour observer comment ces différentes populations réagissent aux tests.

Naturellement, lorsqu’on parle d’intelligence, l’IA ne tarde pas à montrer le bout de son nez. C’est ce qu’a très bien compris Kay Holemkamp qui voit dans l’évolution accélérée des animaux un moyen d’améliorer l’intelligence numérique : « Si nous pouvons commencer à comprendre les forces qui ont façonné l’évolution de l’intelligence générale chez les animaux, il n’y a aucune raison pour qu’on ne puisse pas intégrer ces forces dans l’environnement des organismes numériques et ainsi faire évoluer leur intelligence ».

Rémi Sussan

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