Coincés dans Zoom (1/3) : de la vidéoconférence en ses limites

Avec la crise sanitaire et les confinements des populations, le télétravail est revenu en force, et notamment via son application phare : Zoom, symbole d’un surprenant essor des applications de vidéoconférences, qui semblaient jusqu’alors plus s’épuiser que se renouveler… Revenue tout droit des promesses des débuts de l’internet, la vidéoconférence sonne depuis le début de l’année 2020 comme l’acmée organisationnelle du travail à distance. Vraiment ?

Le surprenant retour de la visio : ce futur déjà obsolète !

La visioconférence ? Le terme fleure bon les débuts d’internet et les promesses initiales du télétravail sur les « autoroutes de l’information » des années 90. Depuis la désaffection à l’encontre de Skype au mitan des années 2010 et la lente disparition des promesses des murs de téléprésence (qui font, naturellement, leur réapparition), la visioconférence semblait être devenue un avenir appartenant au passé (un « futur déjà obsolète », comme le dirait le philosophe Alexandre Monnin). Nous voilà revenus aux promesses du vidéophone auquel plus grand monde ne prêtait attention. Tant et si bien que les observateurs ne voyaient pas beaucoup la montée des pratiques de messageries instantanées augmentées de capacités vidéo, popularisées par WeChat, Facebook Messenger ou FaceTime. Plus souvent réservés aux relations one to one qu’aux groupes, ces outils nous ont certainement préparés, avec les confinements et les restrictions aux réunions de groupe, à basculer vers les solutions de visioconférences.

Toutes ces pratiques semblaient pourtant loin d’avoir réalisé leur indéfectible promesse : être totalement interchangeable avec la rencontre physique. À l’heure où la rencontre physique devenait impossible, une bonne partie des métiers qui pouvaient se réaliser à distance ont d’un coup basculé dans une vidéophonie, pareille à une vidéofolie ! Mais à mesure que cet usage s’est emballé, comme une réponse simple et rapide à la distanciation physique, les difficultés se sont démultipliées. Face à des organisations prises au dépourvu et devant réagir dans l’urgence, le recours à la visioconférence a été pour beaucoup la solution la plus simple, la plus disponible, pour maintenir un semblant d’organisation… Quand bien d’autres solutions nécessitaient bien plus de réorganisation et d’apprentissage : accéder à une solution de vidéoconférence ne nécessitait qu’un simple hyperlien. La commodité et la facilité (la gratuité ainsi que la possibilité d’accueillir un grand nombre de participants, quand bien des solutions étaient sur ces points limités – elles ont progressé depuis) expliquent beaucoup de l’enthousiasme qu’ont connu ces solutions, dont la plus emblématique d’entre toutes, Zoom !

Née au début des années 2010, l’entreprise de vidéoconférence américaine (Wikipédia) n’était pas particulièrement connue avant la pandémie. En quelques mois, elle est devenue un service de base de l’internet, passant de 10 millions de participants fin 2019, à 300 millions en avril, éclipsant nombre de solutions concurrentes, comme Skype et relançant le boom d’un secteur de solutions de vidéoconférence distante qui semblait en déshérence depuis longtemps… La vidéoconférence qui semblait avoir disparu dans les limbes des promesses non tenues de la révolution technologique a bondi, pareille à Uma Thurman qui reçoit une injection d’adrénaline après son overdose dans Pulp Fiction. Si la concurrence a depuis fourbi ses solutions (Google Meet et Teams de Microsoft notamment parmi de nombreuses autres), Zoom demeure le symbole d’une transformation numérique en mode accéléré et précipité, le parangon d’une nouvelle génération du télétravail.

Très tôt pourtant, les critiques à l’encontre de ces solutions se sont multipliées. Notamment autour d’un phénomène caractéristique : la Zoom fatigue, cet épuisement professionnel à passer ses journées en réunion sous vidéosurveillance !

Qui conduit la transformation numérique de votre entreprise ?
Image : « Qui conduit la transformation numérique de votre entreprise ? Réponse A. Le PDG B. Le directeur des technologies C. Le Covid-19 ». Tweet satirique dont les premières occurrences semblent provenir de mars 2020 et qui souligne que la crise sanitaire a plus participé à la transformation numérique des entreprises que bien des injonctions passées.

Anatomie de la « Zoom fatigue » : impossible discipline de la performance

Depuis le début de la crise pandémique, le théoricien des médias Geert Lovink (@glovink, blog) de l’Institut des cultures en réseau hollandais (@INCAmsterdam) et auteur notamment de Sad by design (Pluto Press, 2019, non traduit) a collecté des articles qui évoquent cette « Zoom fatigue », explique-t-il dans une riche synthèse pour Eurozine (@eurozine). Les réunions vidéo sont devenues le coeur dominant de nos environnements numériques de travail. « Toutes les couches du management se sont repliées derrière ces nouveaux enclos du pouvoir ». Zoom a démultiplié le travail et engloutit toutes nos activités de travail en passant par nos relations amicales et nos divertissements. Saisi d’une forme de vidéovertige, notre temps passé devant les écrans a eu raison de notre indice de masse corporelle, de nos états affectifs et de notre santé mentale, jusqu’à désorienter notre coordination motrice… Notre vidéotemps devient la partie immergée d’un régime de travail post-fordiste numérique asséchant, qui nous aspire tout entier, jusqu’au malaise physique, souligne-t-il. En 2014, Rawiya Kameir définissait la fatigue internet comme l’état qui suit notre dépendance compulsive au réseau, une forme « d’anxiété qui s’accompagne du sentiment d’être pris au piège dans le tourbillon des pensées des autres ». La Zoom fatigue y ressemble furieusement.

Zoom est désormais devenu notre lieu de résidence, comme une autre pièce de nos maisons. Une pièce visiblement dysfonctionnelle, comme le constate le designer Silvio Lorusso (voir notre article sur son livre, Entreprecariat), qui dit avoir eu l’impression d’être renvoyé au temps d’une connexion commutée, mais avec les moyens de communication d’aujourd’hui. Lorusso rappelle que, comme l’a montré l’historienne Ruth Cowan, les appareils électroménagers devaient libérer le temps des femmes au foyer, mais ont surtout créé plus de travail pour celles-ci. De même, le haut débit était censé nous libérer, mais il a surtout créé de nouvelles attentes : celle de notre disponibilité, celle de notre présence, même distante, celle de notre autonomie, sous surveillance, celles des normes sociales peut-être plus présentes encore qu’elles n’étaient en présentiel…

Pourtant durant ces longs mois sous Zoom, l’anormalité est devenue peu à peu normale, s’étonne Lovink. « Nous nous sommes adaptés à un nouveau mode « interpassif ». « La vidéotéléphonie n’était plus une question de devenir. Elle était le but. L’achèvement ».

« L’utopie et la dystopie n’ont jamais été aussi proches de la fusion qu’en 2020 », s’amuse Lovink. L’internet nous permet d’un coup de nous téléporter partout, mais pas de récupérer nos corps une fois projetés ailleurs, ni de sortir de la « cage de l’écran ». Le philosophe allemand Byung-Chul Han dans La société de la fatigue (Circé, 2014) estimait que nous ne vivions pas tant dans une société disciplinaire que dans une société de la performance. Pourtant, passer des heures dans des conférences en ligne nous a montré que ce n’était ni un panopticon paranoïaque ni une célébration de soi. Nous ne nous y sentons ni punis ni productifs, ni soumis ni libérés. Nous avons seulement l’impression d’attendre, de faire semblant, de tenter de rester concentrés en attendant une pause… Nous sommes épuisés par cette prison sans fin – cet « arraisonnement » -, comme coincés dans une salle d’attente où on nous demande, très gentiment, de rester en mode survie, de continuer malgré ou au-delà de notre épuisement, de maîtriser notre colère… Notre tâche consiste seulement à regarder notre désintégration individuelle comme celle de nos collègues. Ce qui nous épuise, c’est incontestablement la longue durée, ces sessions interminables, répétées et répétitives. Dans une société en pause, en attente, c’est certainement cette interminable attente qui nous épuise.

La Zoom fatigue, cet épuisement cognitif

La Zoom fatigue s’est installée très tôt, souligne Lovink si l’on en croit Google Trends (avec un pic entre avril et mai 2020) – preuve s’il en est que le discours sur l’internet n’est plus totalement contrôlé par l’optimisme organisé du marketing digéré par le corps managérial. L’un des premiers articles sur le phénomène vient de la BBC, le 22 avril 2020, il sera suivi de nombreux autres.

La Zoom Fatigue par la BBC

La « Zoom fatigue », cet épuisement que nombre de ceux qui ont utilisé l’une des nombreuses solutions de vidéoconférence ont éprouvé, est un mal qui n’est pas nécessairement lié à un enchaînement sans fin de vidéoconférences surpeuplées ou de réunions sans but, explique la journaliste Betsy Morris pour le Wall Street Journal. En présentiel, notre attention sait capter des indicateurs saisissants en un clin d’oeil, explique Jeremy Bailenson, directeur du Laboratoire d’interaction humaine et numérique de Stanford. Or, Zoom nous étouffe avec des indices visuels qu’on peine à décrypter et ce d’autant plus qu’ils souffrent souvent de latence, c’est-à-dire de manque de synchronicité, ce qui a des conséquences psychologiques directes.

La communication humaine est normalement parfaitement synchrone : parole, geste, mouvement, timing… Or, cette synchronisation est bien plus dure à obtenir par écrans interposés, explique Jinjing Han (@jingjinghan1), auteure d’une thèse sur le sujet. Un écran de vidéoconférence présente de nombreux pièges de communication, comme la difficulté à repérer le langage physique des visages qui se déplacent à l’écran. Les délais de latence, bien que réduits, ou le temps de réaction pour ouvrir son micro ou gérer les prises de paroles simultanées, étirent les silences après une question. Une autre source de stress est liée au fait qu’on se voit en reflet ce qui nous amène à nous voir comme l’on pense que les autres le font. Les visages en trop gros plan activent notre système nerveux sympathique lié à la réaction de combat ou de fuite et nous les font paraître plus proches et plus menaçants qu’ils ne sont. Au final, le contact visuel prolongé devient l’indice le plus fort, et il peut sembler menaçant ou trop intime s’il se prolonge trop longtemps, explique Andrew Franklin, professeur de cyberpsychologie à l’université d’Etat de Norfolk au National Geographic.

En fait, lors des interactions sociales en face à face, la biochimie libérée par nos neurotransmetteurs facilite la communication et nous permet d’avoir un flux d’indicateurs sociaux plus riche, ce qui ne serait pas le cas des communications distantes. Zoom change les conventions sociales du travail, par exemple simplement en disposant les visages sur l’écran sans respecter de règles sociales, comme en les aplatissant, les rendant bien moins lisibles qu’elles ne sont. Notre attention se disperse enfin sur une grande galerie de visages et d’expressions à décoder, quand on parvient à peine à saisir celles de l’orateur lui-même… Même si le dispositif semble nous donner l’impression que nous nous regardons dans les yeux, l’angle de la caméra modifie les perceptions : selon que les gens semblent regarder vers le haut ou le bas ou le côté, nous les percevons différemment : sournois, hautains, serviles, coupables… (des différences de perception qui expliquent pourquoi avocats et activistes par exemple militent et refusent son usage dans les cours de justice). Zoom favorise ainsi une forme d’attention partielle continue, ce qui revient à devoir cuisiner et lire en même temps, explique encore Franklin. Or, cette division prolongée de l’attention tend à créer un sentiment de perplexité : « le cerveau est submergé par un excès de stimuli peu familiers tout en étant hyperconcentré sur la recherche d’indices non verbaux qu’il ne peut pas trouver ». D’où l’avantage du seul téléphone, qui se révèle souvent moins éprouvant, car il ne transmet que la voix et le ton ! Si Zoom nous fatigue donc, c’est que nous n’en maîtrisons pas les codes, alors qu’ils se présentent comme éminemment sociaux et naturels.

Seul sur Zoom
Image : Plus qu’une grille de visages, bien souvent, Zoom ressemble à une grille de caméras en off, via Twitter.

Pour L. M. Sacasas (@lmsacasas), directeur du Centre d’étude sur l’éthique et la technologie à l’Institut théologique Greystone, l’expérience est difficile, explique-t-il sur son blog, La société conviviale. Nous devons prêter attention à ce qui se dit, tout en étant tenté de faire autre chose. Mais surtout, rappelle-t-il en évoquant le philosophe Merleau Ponty, lorsque nous percevons le monde, nos sens ne se contentent pas de rapporter objectivement des faits à notre esprit, au contraire. Notre esprit interprète et construit le monde aussi en fonction de notre réserve d’expériences passées, ce qui explique par exemple que nous cherchions souvent et trouvions la « prise optimale » sur notre environnement, par exemple quand nous pratiquons l’escalade, tout en anticipant constamment les caractéristiques du terrain. Dans les conversations, nous recherchons les éléments de sens que nous offrent tous les signaux verbaux et non verbaux de nos interlocuteurs. « Alors que notre attention consciente se concentre sur les mots et leur signification, nos capacités perceptives plus complètes sont engagées dans la lecture de l’environnement dans son ensemble ». Avec la vidéoconférence, nos esprits sont partiellement frustrés lorsqu’ils déploient leur répertoire inconscient de compétences perceptives. Comme si nous étions plongés dans une vallée de l’étrange (uncanny valley) de la conversation. L’éventail complet de ce que notre esprit suppose devrait lui être accessible… mais ce n’est pas le cas, car le langage du corps est incomplet : il n’est pas présent ! Notre prise optimale défaille. La latence ajoute une couche glissante supplémentaire à notre recherche d’adhérence. La lecture des visages qui nous semblait évidente devient difficile… Au final, l’expérience devient physiquement, cognitivement et émotionnellement éprouvante.

Même constat du professeur Gianpiero Petriglieri sur la BBC : la vidéoconférence oblige nos cerveaux à « travailler plus dur pour traiter les signaux non verbaux comme les expressions faciales, le ton et la hauteur de la voix et le langage corporel ». Or, y prêter plus d’attention consomme beaucoup d’énergie. « Nos esprits sont ensemble quand nos corps sentent que nous ne le sommes pas. Cette dissonance, qui fait que les gens ont des sentiments contradictoires, est épuisante. Vous ne pouvez pas vous détendre naturellement dans la conversation ». Le silence est un autre problème, ajoute-t-il. Alors que le silence créé un rythme naturel dans une conversation face à face, lorsque cela se produit en distanciel, on devient anxieux à propos de la technologie et mal à l’aise (des sentiments qui avaient déjà été mis à jour dans des études auprès des interprètes des grandes institutions internationales ou lors d’études sur des psychothérapies à distance, souligne le New York Times). Ce retard à répondre, même d’une petite seconde, nous pousse à percevoir le répondant comme moins amical ou moins concentré. Petriglieri parle d’ailleurs de « Zoombification », pour désigner ce désir de continuer à travailler au mépris des perturbations. Pour lui, cette dissonance explique que les réunions Zoom ressemblent à des séances de spiritisme, comme si nous tentions de discuter avec les fantômes de nous-mêmes.

Pour Marissa Shuffler (@marissalsp), spécialiste de bien-être au travail à l’université de Clemson, la vidéo exerce une pression sociale, car on sait que les autres nous regardent et ce d’autant plus qu’on se voit à l’écran et que cela nous pousse à être conscient de notre propre comportement. Bien sûr, il ne faut pas non plus minorer les conditions particulières du confinement et les perturbations anxiogènes liées à ce contexte qui ajoutent toutes sortes de stress aux utilisateurs. Les différents aspects de notre vie (où l’on sépare le travail de nos relations amicales ou familiales, notamment en distinguant les endroits de ces rencontres et nos postures), autrefois séparés, se sont cristallisés, nous rendant plus vulnérables aux sentiments négatifs. Nous n’avons plus eu accès à nos rituels qui distinguent nos différents engagements, comme les temps de transports qui nous conduisent d’un lieu à l’autre, d’une représentation de soi à l’autre. Même les apéros avec les amis ou la famille ont généré de la fatigue – souvent moindre, car il était plus facile d’y être soi-même. Les conférences avec un grand nombre de participants peuvent donner l’impression d’une forte dépersonnalisation. Pour réduire la fatigue, les deux spécialistes invitent à fermer sa caméra quand elle n’est pas nécessaire (mieux vaut ne pas avoir de repères faciaux que des repères défectueux, ce qui pourrait améliorer d’ailleurs l’écoute), à mettre son écran sur le côté plutôt que face à soi, à recourir à d’autres outils souvent plus efficaces, comme des documents partagés, à prendre du temps pour prendre des nouvelles… et bien sûr à créer des pauses entre les réunions, pour instaurer des moments tampons.

Ces recommandations qu’on a vues répétées partout ne suffiront peut-être pas à échapper à la fatigue des réunions distantes. D’abord parce qu’elles se sont démultipliées avec la pandémie. Clockwise, qui fournit un assistant d’agenda, a estimé qu’avec la crise les salariés ont passé 29 % de temps en plus en réunion d’équipe et 24 % de temps en plus en réunions individuelles, rapporte Fortune.

« Vous ne détestez pas Zoom, vous détestez le capitalisme »

Comme le pointe encore Geert Lovink, le positivisme managérial qui paraissait si ancré dans nos réalités a fait place à une fatalité, à un zoom compulsif, un « Zoom doom », une sorte de malédiction fatale et inéluctable à y être enfermé sans pouvoir jamais en sortir (ce doomzooming consiste à plonger d’une réunion l’autre et évoque, en écho, le doomscrolling consistant à faire défiler à l’infini les fils d’actualité comme pour répondre à leur propre terreur en y plongeant toujours plus avant). Sur Zoom, nous devons être plus concentrés, plus attentifs pour traiter et exprimer tout ce qui y passe mal (comme les expressions faciales et signaux non verbaux dont nous parlions plus haut…). Nous dépensons plus d’énergie pour tenter de faire que nos esprits soient ensemble quand nos corps n’y sont pas, provoquant une forme de dissonance épuisante. Malgré l’impression contraire, sous les effets de la latence, nous ne sommes jamais exactement dans le même espace-temps. Nous ne sommes jamais sûrs d’être là tout en y étant. Nous entendons des sons compressés, ou le bruit de tous devient un seul et unique paysage sonore qui participe également d’une fatigue de la concentration, explique Mario Svirsky, spécialiste de l’audition sur Quartz. Un épuisement semblable à la fatigue qu’éprouvent des personnes malentendantes ou des gens qui connaissent mal la langue de leur interlocuteur, et qui doivent recomposer un puzzle sans fin…

Mais derrière ces critiques qu’expriment la zoom fatigue, il faut bien lire, non pas une critique d’une interface perfectible, mais un « tollé existentiel » qui souligne le fait d’être contraint à faire le deuil des interactions telles que nous les connaissions. Le conseil le plus populaire pour combattre la Zoom fatigue n’est-il pas d’ailleurs de faire moins de réunions, de couper les images… comme si pour beaucoup, c’était une option envisageable (alors qu’elle l’est rarement du fait que s’impose à tous les contraintes qu’imposent les organisations) ? En vrai, tranche Lovink : « Vous ne détestez pas Zoom, vous détestez le capitalisme ».

Nous sommes plongés dans des interfaces et des procédures sur lesquelles nous avons le sentiment d’avoir encore moins de prises que dans le réel. Comment, dans ces cadres rigides et contraints, améliorer la perception du sentiment de groupe ? Comment réduire les réunions ? Comment favoriser des échanges intenses et courts quand ces outils favorisent des échanges de basse intensité et longs, nous tenant à distance parce que nous le sommes réellement ? Nous avons beau chercher une issue de secours, comme de rendre notre participation moins visible en coupant notre caméra, ces outils exigent notre contribution. Mais la vigilance continue (plus encore que la surveillance) ne peut que conduire à une révolte régressive tant elle sollicite notre énergie mentale. « Nous sommes convoqués à accomplir un travail émotionnel inédit », assène Lovink.

Zoom, hyperbole de notre désorientation ?

L’image la plus répandue durant la pandémie n’a rien à voir avec la maladie, c’est une capture d’écran de personnes sur Zoom, souligne la professeure d’histoire de l’art et directrice de la Galerie d’art de l’Allegheny College Paula Burleigh sur ArtForum, c’est-à-dire une grille de personnes qui reflète la structure de nos organisations, qui évoque l’ordre, la fonctionnalité, le travail… Dans ses articles sur l’histoire de la conception des grilles, le designer Alex Bigman (@alex_bigman), rappelle comment le système d’intersection entre des lignes verticales et horizontales a été inventé pour la peinture à la Renaissance, et combien elle tient d’une division rationnelle du monde, séparant les éléments comme les personnages. Les grilles de Zoom font écho au cauchemar immobilier de Le Corbusier et ces cellules utopiques dans lesquelles nous sommes chacun séparés. Zoom ressemble plus au paradigme de la télévision qu’à celui du navigateur web, souligne encore Lovink. Il tient d’une logique d’interpassivité qui demande à la plupart des gens de couper le son et de se taire, comme un élève écoute son professeur en classe, ce qui contraste avec les architectures plus participatives du web. « Regardons-nous un spectacle en tant que public ou travaillons-nous ensemble en équipe ? »

Pour Michael Goldhaber, l’un des pionniers de l’économie de l’attention, il y a quelque chose d’intrinsèquement défectueux dans l’interface utilisateur, qui constate ne pas pouvoir se tenir debout et se déplacer, comme c’est le cas habituellement quand il est en conférence. La Zoom fatigue est directement liée aux jobs de merde de nos existences en bureau, chers à l’anthropologue David Graeber. L’inertie qu’entretient Zoom est essentiellement régressive, souligne Lovink. Comparé, d’un coup, c’est comme si Facebook était devenu une panacée par rapport à Zoom, ironise Lovink. « Ce qui est censé être personnel s’avère être social. Ce qui est censé être social s’avère être formel, ennuyeux et inutile ». Ce qui semblait aller de soi se révèle, sous le prisme des nouvelles frontières technologiques, comme n’allant pas de soi.

Si tu peux te mettre 100% en télétravail alors c'est que tu fais un job à la con
Image : via Twitter.

Zoom apparaît alors comme le placebo d’une société malade. Comme le confit l’anthropologue Iveta Hajdakova (@trueistru, blog) à Lovink, interrogeant sa propre pratique de Zoom, qui lui cause cauchemars et migraines : apporter des petites améliorations dans ses routines (comme une bonne installation, limiter son temps passé en ligne, sortir se promener…) améliore les choses, mais ne résout pas le sentiment profond d’isolement social, de désorientation, de confusion, d’incertitude. « Je ne sais plus ce que les gens pensent et ressentent au travail, ce dont ils ont besoin ou ce qu’ils attendent, ce que je fais bien et ce que je peux améliorer ». Zoom semble une remédiation de la vie de bureau passée, une forme d’imitation, mais qui se délite à mesure que le souvenir du bureau réel s’éloigne dans le temps. « Plus nous nous éloignons du bureau dans l’espace et le temps, plus j’oublie ce que nous imitons », confit-elle. Nous créons un simulacre. Et pour nous y adapter, nous ne devons pas chercher la ressemblance avec la réalité, mais au contraire nous adapter à ce simulacre, le créer, lui donner une existence.

Nous sommes malades, mais Zoom ne pose aucun diagnostic ni ne procure aucun remède. Nous restons piégés dans la simulation de nous-mêmes, explique encore Hajdakova. Communiquons-nous pour rappeler aux gens que nous existons ou pour nous le rappeler à nous-mêmes ? Nous perdons notre capacité à comprendre les autres et notre capacité à nous comprendre nous-mêmes. Pour le designer danois Soren Pold, dans ces interfaces, nous ne pouvons pas savoir si les autres nous regardent et inversement. Seul Zoom nous regarde, surveillant nos visages en leur permettant d’ajouter des filtres qui s’y adaptent. Un Zoomopticon a pris le contrôle de nos réunions.

Reste à savoir, conclut Lovink, si d’autres solutions sont possibles. Le fait de nous réunir devrait nous donner du pouvoir plutôt que de nous épuiser. Qu’est-ce qui ne va pas dans ces interfaces ? Pourquoi « téléviser » nos interactions ne fonctionne-t-il pas ? Nous trompons-nous sur l’importance que nous accordons au « direct », au « live » ? Avec les mois d’expérience, nous apprenons un peu mieux à nous en servir, mais les pratiques de soins apportés aux participants consistent surtout à y intégrer des pauses, des séances de yoga ou de méditation. Pas sûr que cette « médicalisation » – qui tient plus de l’homéopathie – soigne grand monde non plus… Zoom n’est pas le vaccin tant attendu, mais il est possible qu’à force il nous vaccine de tout exode numérique, estime-t-il. Nous y survivrons certainement, mais à mesure que notre existence se réduit à Zoom, nous constatons aussi l’importance de la vraie vie, l’importance de nous réunir, de débattre, d’apprendre en personne. Cela nous demandera de nous battre collectivement pour cela, car il n’est pas évident que la promesse de nous retrouver de nouveau soit tenue, conclut Lovink pessimiste, en constatant l’accélération de la transformation numérique. Le pire dans la perspective d’être coincés dans Zoom, c’est peut-être finalement de ne pas savoir quand nous allons en être libérés, ni si nous allons pouvoir en être libérés… ou combien de temps dureront nos télévies.

Zoom, cet internet de la survie ?

Pour l’essayiste Drew Austin (@kneelingbus) sur Real Life, alors que la pandémie fermait d’innombrables systèmes mondiaux, l’internet a continué à fonctionner, permettant de remplacer – pour certains – les défaillances du monde réel. En fait, l’infrastructure nécessaire était déjà en place, comme si nous étions déjà prêts pour le confinement, prêts « à monter dans nos capsules de survie », comme le pointait le journaliste Douglas Rushkoff (@rushkoff) pour OneZero.

Les privilégiés sont entrés dans leur capsule de survie
Image : illustration de OneZero pour l’article de Douglas Rushkoff.

La sécurité n’est qu’une question d’argent. Passer d’un capteur Fitbit pour surveiller son rythme cardiaque à un scanner annuel pour surveiller son risque de cancer, d’une caméra de surveillance pour sa maison à un robot autonome n’est qu’une question de niveaux de sécurité. « Plus la technologie est avancée, plus elle permet de s’isoler dans un cocon » (à l’image des technos cocons qui anesthésient la vitalité, que dénonce l’écrivain de science-fiction Alain Damasio). L’épidémie a refermé nos technoparadis hermétiques sur eux-mêmes. Oubliant au passage que chaque choix d’isolement que nous faisons individuellement génère un impact négatif équivalent sur les autres, explique Rushkoff. Même si nous ne les voyons plus, les livreurs de nos repas sécurisés sont bien là. « Beaucoup d’entre nous ont un jour juré de quitter Amazon après avoir appris la façon dont cette entreprise fraude les impôts, se livre à des pratiques anticoncurrentielles ou abuse des conditions de travail de ses salariés… Mais nous voilà, à contrecœur, en train de renouveler nos adhésions au programme de fidélité de livraison d’Amazon pour obtenir tout le matériel dont nous avons besoin pour assister aux réunions Zoom qui constituent maintenant l’essentiel de notre travail ».

Nous nous laissons bercer par l’isolement numérique, comme si, plus nous étions coupés du monde, plus nous en étions récompensés. La campagne devient ce nouvel éden que les plus privilégiés vont seuls pouvoir atteindre. Les plus riches peuvent s’extraire du chaos du monde et même se remettre à engager des précepteurs privés pour la scolarité de leurs enfants, comme on le voyait au XIXe siècle. Les solutions techniques favorisent « ceux qui ont déjà accepté la promesse de la technologie numérique : fournir ce que le monde réel n’a pas réussi à faire ». De plus en plus de gens boursicotent, « dans l’espoir de participer à la version jeu vidéo du marché ». Et les autres (ou les mêmes) se mettent à vendre en ligne ce qu’ils vendaient avant en présentiel. Les jeunes passionnés de médias sociaux prospèrent en ligne, incarnant le plus explicitement la promesse originale de la technologie numérique de répondre à tous nos besoins. Dans les années 90, Timothy Leary, le pape du psychédélisme, critiquant l’univers numérique que les pionniers des technologies envisageaient avait déclaré : « ils veulent recréer un utérus ». Pour lui, ces pionniers développaient des technologies pour simuler une femme idéale. Comme une mère parfaite, un algorithme prédictif visait à anticiper tous leurs besoins et les satisfaire directement, en supprimant toute trace de friction et de désir. L’idéal qu’ils annonçaient consistait à flotter dans une capsule virtuelle, sans jamais avoir à se confronter à la dure réalité qu’on exige des gens quand ils vivent dans un monde réel, c’est-à-dire devoir se confronter à des femmes réelles, à des gens de couleurs, à des gens qui n’ont pas la même opinion qu’eux. Or, « les gens et les choses que nous laissons derrière nous sont toujours là. Et plus nous leur demanderons de servir nos bulles, plus ils seront opprimés et en colère ».

Il n’y a pourtant pas d’échappatoire à la réalité du monde, constate Rushkoff. On peut certes encore continuer à renforcer les privilèges des plus privilégiés, à évacuer ces masses contagieuses qui risquent encore de souiller « nos sacs amniotiques virtuels », en les remplaçant par des robots et des drones… Le risque est surtout qu’ils mettent alors encore moins d’ardeur à maintenir les retraites numériques des plus aisés. « Je ne peux pas m’empêcher de voir le démantèlement de la poste américaine comme une ultime tentative pour empêcher la majorité de percer les bulles du privilège numérique par quelque chose d’aussi simple que le vote », constate, désabusé, Rushkoff en évoquant les attaques contre le vote à distance lancées par le président américain. « Les algorithmes nous transmettent en continu l’image du monde que nous voulons voir, non corrompue par l’imagerie de ce qui se passe réellement ». Mais ni le climat, ni la pauvreté, ni la maladie ou la faim ne respecteront la frontière que tentent de mettre en place ceux qui ont pris place dans leurs capsules de survie, conclut Rushkoff, plus pessimiste que jamais.

Pour Drew Austin, Zoom tient plus d’une réalité virtuelle étouffée que d’une réalité virtuelle augmentée, puisqu’il n’y a pas grand-chose à augmenter de nos activités hors écran. Zoom offre un espace de simulation en attendant un retour à la normale, un simulacre plat et fastidieux. « C’était déjà la logique perceptive de l’internet : un univers non spatial, atemporel, dans lequel tout semble toujours déjà disponible pour un usage instrumental, que nous le voulions ou non ». Mais si jusqu’à la crise épidémique, l’internet nous procurait un pouvoir sur l’information, depuis, l’expérience que nous avons via la visioconférence notamment, semble surtout écrasante et insuffisante pour répondre à nos besoins sociaux. Pour Austin, comme le pointait le New York Times, la crise a permis à l’industrie technologique de consolider sa domination et renforcer son influence sur nos vies. Reste que « prospérer dans un contexte de cauchemar mondial est différent de démontrer une utilité ou un bénéfice social plus général ». Si certaines entreprises technologiques complètent si bien un monde qui a la forme d’un cauchemar, nous devrions peut-être nous demander pourquoi… L’industrie technologique profite d’une société atomisée. Comme le soulignait le philosophe Rob Horning (@robhorning) dans un autre article de Real Life, évoquant Airbnb : « Il est dans l’intérêt d’une plateforme que les gens trouvent qu’ils ne peuvent pas s’entendre, qu’ils ne peuvent pas communiquer, qu’ils ne peuvent pas résoudre leurs problèmes. Cela renforce leur demande d’un médiateur tiers ». Pour Austin, avec la pandémie, ces tendances sont amplifiées. « Les individus deviennent des menaces pour la vie des autres, ce qui permet aux plateformes numériques de renforcer leur rôle de médiateur, en permettant et même en encourageant les utilisateurs à se livrer à leur utilisation instrumentale les uns des autres. Ces platesformes supposent déjà un monde dans lequel les relations sont essentiellement transactionnelles et où la confiance est difficile – voire impossible – sans surveillance et sans systèmes de classement. » L’avenir dystopique du monde sous coronavirus semble plus apparent que jamais. Le télétravail à grande échelle montre sa viabilité et la pandémie encourage des formes toujours plus invasives de surveillance pour réguler l’espace public. Pire, bien sûr, le risque est bien réel, comme le souligne le spécialiste de l’histoire du populisme à l’université de Cambridge, Anton Jäger (@antonjaegermm), que s’effondre les services essentiels des petits commerces et services locaux, au profit des géants. « Amazon cherche à remodeler la relation des consommateurs avec le monde des biens matériels, en donnant l’impression que tout besoin que l’entreprise ne peut pas satisfaire n’est pas réel », en en masquant les coûts humains et la réalité matérielle. Nous nous éloignons des frictions réelles pour la commodité sans friction qui régit l’internet commercial. Reste que, même coincés dans Zoom, l’internet n’est pas une réalité autonome dans laquelle nous pourrions vivre entièrement. Zoom ne semble pas nous donner de prise sur le monde réel. Zoom n’a rien d’un avenir, et à l’heure où la crise économique promet de submerger la crise sanitaire, il est probable que les murs virtuels de cet abri se révèlent très vite bien fragiles.

Hubert Guillaud

Si ces critiques sont pertinentes et instructives, elles ne disent pourtant rien qui explique le succès de la visioconférence. Pourquoi malgré tous ces défauts, la visio a-t-elle connu un tel succès ? C’est ce qu’il va nous falloir continuer à explorer !

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