Philippe Bailly et Jacques Rosselin : quelle télévision sur Adsl ?

Philippe Bailly, directeur de NPA conseil, et Jacques Rosselin, directeur d’Antennes Locales, deux spécialistes du sujet, reviennent sur le lancement, fin de l’année 2003, des premières offres de télévision sur Adsl… Une occasion pour nous de les conduire à s’exprimer sur l’avenir de la télé sur l’internet et de montrer que même les spécialistes ont certaines divergences de vue sur le sujet.

Philippe Bailly dirige le cabinet NPA Conseil (Nouveaux paysages audiovisuels, http://www.npaconseil.com), qu’il a fondé en 2001. Le cabinet est spécialisé dans l’économie des réseaux et services audiovisuels et assure des prestations de veille stratégique et de consulting auprès des acteurs de l’industrie. Auparavant, il était directeur général adjoint de Hachette Filipacchi Grolier, puis directeur éditorial de France Télécom Multimédia et directeur général adjoint de l’INA.

Jacques Rosselin a été fondateur et Président de l’hebdomadaire Courrier International (1988-1995) puis de CanalWeb (1997-2002), premier opérateur européen de télévision sur Internet. Il a pendant cette période fondé TVWeb Régions (http://www.tvwebregions.com), un réseau de télévisions locales sur Internet, avec les cinq principaux titres de la PQR ainsi que TVBourse.net, une chaîne de télévision financière avec la Cote Bleue (Euronext). Il a récemment fondé Antennes Locales, en 2002, une société de développement de chaînes de télévision de ville, dont il est le directeur général. Antennes Locales travaille au lancement d’une chaîne parisienne et se positionnera sur l’ensemble des appels à candidatures lancés en 2004 par le CSA sur les principales villes françaises. A titre personnel, il siège au conseil d’administration de L’observatoire français des médias (http://www.observatoire-medias.info).

Internet Actu nouvelle génération : Que pensez-vous des deux offres de TV via Adsl disponibles aujourd’hui ?

Philippe Bailly : Sans parler de leurs positionnements respectifs, ce qui me frappe est le fait qu’elles illustrent deux logiques – ou deux cultures – très différentes.
D’un côté Free, société née de l’internet, dont l’offre est basée sur une infrastructure technique GigaEthernet légère, qui pense la qualité de service dans une logique de « best efforts », qui inclut la télévision dans son forfait sans supplément de prix, tout en créant un événement médiatique très bien géré. De l’autre, France Télécom, qui utilise une technologie ATM pour garantir sécurité et allocation de débit, mais à un prix public largement plus élevé.
Dans le cas de France Télécom, le double niveau de commercialisation (accès à Ma Ligne TV puis abonnement aux offres TPSL ou achat de programme à la demande) rappelle la logique du kiosque Minitel, même si je ne suis pas sûr du niveau de pénétration que peut atteindre l’offre compte tenu de son niveau de prix.

Jacques Rosselin : Ce sont des expérimentations intéressantes. Il faut être prudent sur leur capacité à se développer à grande échelle, tant sur un plan technique, que sur un plan économique. Et la question de la rémunération des chaînes, surtout petites, n’est toujours pas résolue. Je pense par ailleurs que les offres de programmes sont peu attractives comparées à celles du câble et du satellite.

Iang : Les deux offres se rejoignent tout de même sur le fait que l’utilisateur doit disposer d’un ordinateur et d’une télévision, alimentés par des câbles distincts. Est-ce la fin du concept de convergence et de « terminal d’information » unique ?

Philippe Bailly : Je crois qu’il y a plusieurs aspects dans la convergence. D’abord le réseau utilisé, ensuite le terminal. Le fait que l’on puisse faire passer des données sur des réseaux de nature audiovisuelle, ou dans le cas de la TV sur Adsl des images sur un réseau télécom, montre que l’on a bien une convergence effective des deux mondes. Reste à savoir ce qu’il va advenir des usages.
Pour ce qui est des terminaux, il me parait vraisemblable qu’il subsiste un grand écran allant de plus en plus vers l’image et le son haute définition pour un usage collectif et familial, tandis que des écrans plus petits mais dotés de capacités logicielles plus importantes et d’instruments de navigation plus pointus (clavier, souris) seront réservés à un usage personnel.
Quant au fait, pour les offres nouvelles de bouquets de télévision sur Adsl, d’être destinées à une réception sur la TV plutôt que sur le PC, l’une des explications tient aussi à la nécessité de garantir la sécurisation des contenus, donc d’éviter qu’ils puissent être dupliqués en qualité numérique sur les disques durs. Il n’est évidemment pas anecdotique que les décodeurs proposés par Free ou TPSL ne disposent pas de sorties TV numériques, mais seulement d’une prise Péritel analogique…

Jacques Rosselin : Personne n’a jamais imaginé un terminal d’info unique. Même à l’époque du minitel, on a vite compris que la télé ne pourrait jamais servir de terminal. On peut en revanche parler de serveur domestique unique alimentant des écrans multiples. La convergence se fait au niveau du décodeur ou du serveur, pas du « terminal ». Ne parlons pas de PC ou de TV. Parlons d’écrans. Notons également que la télévision Adsl n’est pas disponible sur l’écran du PC dans les offres actuelles. C’est absurde. Tout le monde s’excite aujourd’hui sur des expérimentations et un décodeur de plus pour la télé du salon, alors que 3 millions d’écrans (de PC) sont aujourd’hui reliés à des prises haut-débit… et à des disques durs.

Iang : Les deux offres semblent en peu timides en matière de Video à la demande… Cela vient-il de problèmes techniques, ou bien d’un manque de maturité commerciale ?

Philippe Bailly : Il va y avoir des services de vidéo à la demande. France Télécom et Free l’ont annoncé et c’est juste une question de temps de mise en place pour résoudre les problèmes d’infrastructure technique, et les questions juridiques de disponibilité des contenus.

Jacques Rosselin : La vidéo à la demande est l’avenir de la télévision, et de la télévision IP. Une telle possibilité nécessite d’avoir un décodeur équipé d’un disque dur, afin de pouvoir « pousser » des contenus. Le manque de maturité commercial se manifeste sur l’ensemble de l’offre : imprécision sur le tarif, bouquet hétéroclite, confusion sur le « triple play ».

Iang : Selon vous, quelle seront les « killer applications » de la TV sur Adsl ?

Philippe Bailly : L’Adsl est très intéressant pour les nouveaux services. La vidéo à la demande, ou plus généralement la consommation à la demande, va se développer. Parmi les applications très intéressantes, on trouve l’enregistrement virtuel, la mise en pause ou l’avance rapide des programmes diffusés, la possibilité d’avoir accès à un programme passé, ou l’accès à l’intégralité des archives d’une série télévisée, par exemple.
Mais cela concernera à mon avis davantage les programmes audiovisuels que les films de cinéma. Ces derniers bénéficient déjà d’une abondance de modes d’exposition – télévision gratuite et payante, pay per view, support vidéo loué ou acheté, etc., et l’Adsl aura du mal à apporter un « plus » en la matière.

Jacques Rosselin : La vidéo à la demande, une consommation plus personnalisée. C’est ce qui la différencie du reste. Il faut en outre que l’offre de base de la télévision soit présente, donc que les grandes chaînes hertziennes fassent partie du bouquet.

Iang : TV sur Adsl et TNT sont-elles concurrentes ?

Philippe Bailly : Je ne le crois pas. Les réseaux les plus économiques pour la diffusion demeurent le hertzien et le satellite, tandis que l’Adsl permet des performances inégalées en terme d’interactivité. Plusieurs acteurs leader du secteur (en Allemagne, en Grande Bretagne et en France) ont présenté des décodeurs avec deux entrées : l’une en broadcast, qui peut être soit le câble soit la TNT, l’autre en Adsl pour les services à la demande. Adsl et TNT sont donc plus complémentaires que concurrents, même si l’on peut parler par ailleurs d’une concurrence « politique », au niveau des opérateurs.

Jacques Rosselin : Certainement, comme elles sont concurrentes de la télévision par câble et par satellite.

Iang : Pour les chaînes télévisées, l’Adsl est-il une opportunité ou une contrainte ? Et qui doit payer entre les chaînes et les distributeurs ?

Philippe Bailly : Pour les chaînes, c’est avant tout une opportunité, car elle peuvent être davantage diffusées par ce biais, sans avoir à s’acquitter de coûts de transport dans certains cas (par exemple dans le cas de Free).
Pour ce qui est de savoir qui doit payer, entre la chaîne et le distributeur, il n’y a pas véritablement de règle. En vertu de la loi, les grandes chaînes hertziennes bénéficient du « must carry », c’est-à-dire de l’obligation d’être reprise par les distributeurs. Pour les autres, tout est affaire de négociation commerciale, mais la règle est plutôt que les chaînes paient leur transport sur le satellite et pas sur le câble. On verra ce que sera la pratique majoritaire en Adsl.

Jacques Rosselin : Une opportunité, dès lors qu’elle leur donne accès à de nouvelles audiences. Il faudrait toutefois que ces moyens de diffusion numérique puissent permettre de diversifier l’offre pour le téléspectateur. Cela veut dire que la télévision Adsl devrait pouvoir permettre aux petites chaînes et à des programmes ciblés de trouver leur place, grâce à un bon guide de programmes (EPG) et une facturation adaptée à une consommation personnalisée. Il faut réinventer la distribution des programmes de télévision pour répondre au besoin du nouveau télespectateur. Il veut consommer comme un individu ou une famille, pas comme une masse indifférenciée. La télé continue aujourd’hui à être distribuée comme dans les années 50, sauf que le nombre de chaînes à augmenté. Les systèmes de distribution ne se sont pas encore adaptés à l’abondance de programmes et aux souhaits de plus en plus différenciés des télespectateurs. C’est normal, ces distributeurs sont le plus souvent contrôlés par les chaînes hertzienne, qui ont des raisonnements de média de masse.

Iang : Plus généralement, quels seront les acteurs de la TV sur IP ? S’agira-t-il seulement des opérateurs de téléphonie, ou bien allons-nous voir apparaître de nouveaux entrants, proposant des flux télévisés transmis via l’Adsl ?

Philippe Bailly : En matière de distribution physique, le jeu est fait, me semble-t-il. Pour proposer ce type d’offre, il faut disposer d’un réseau, donc France Télécom, Free, LDCom et Cégetel seront vraisemblablement les seuls acteurs dans ce domaine. En revanche, au deuxième niveau, celui du « packaging marketing et commercial » de l’offre, ou en matière de négociation commerciale avec les chaînes, tout n’est pas encore joué. De nouveaux entrants peuvent arriver, s’appuyant par exemple sur le kiosque France Télécom.

Jacques Rosselin : L’arrivée de nouveaux entrants est souhaitable, avant tout pour le télespectateur, qui bénéficierait enfin d’une saine concurrence. L’important est donc de réguler ce marché correctement, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Il faut absolument empêcher les éditeurs de chaînes d’être eux-mêmes distributeurs. Cette intégration verticale conduit à des abus de la part des grandes chaînes hertziennes (voir les problèmes entre Free et TF1). Qu’il s’agisse d’Adsl, de câble, de TNT ou de satellite, il faut interdire aux éditeurs d’être actionnaire d’un distributeur de bouquet.

Iang : Mais indépendamment de la problématique purement Adsl, peut-on imaginer que des producteurs diffusent directement leur programmes télévisés sur l’internet ?

Philippe Bailly : Hormis le côté technique, quelques chaînes pourraient en effet générer un business en traitant directement avec les opérateurs, sans passer par les distributeurs. Je pense par exemple à des acteurs qui gèrent des communautés captives fortes (la Ville de Paris par exemple) ou des producteurs d’émissions et de contenu qui disposent d’une marque forte. Cela n’est pas le cas de tout le monde, car le risque est le « syndrome des pages personnelles », qui fait que l’on est vite noyé dans l’immensité des autres offres, et qu’il est très difficile d’émerger. Ceux qui ont des programmes très « forts » pourraient donc s’affranchir des distributeurs, mais la majorité des chaînes diffuseront leurs contenus en passant par les bouquets proposés. Globalement, l’Adsl ne révolutionne pas les circuits de distribution classiques.

Jacques Rosselin : Bien sûr. C’est l’avenir. Le concept de chaîne a vécu. Le téléspectateur choisira (choisit déjà) son programme directement à partir du guide électronique (EPG). Si l’on aime les « Sopranos », on est d’accord pour payer pour regarder le dernier épisode, quand on en a envie dans la soirée ou dans la semaine. On se fiche de savoir si l’on regarde France 2 ou Canal Jimmy. Même chose pour un match de foot. C’est pour cela que les grandes chaînes hertziennes comme TF1 et Canal+ cherchent par tous les moyens à contrôler les nouveaux moyens de diffusion. Demain, elles ne seront que des grossistes en programmes et distribueront via plusieurs plate-formes.

Propos recueillis par Cyril Fievet

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