L’hydre P2P

Il y a quelques jours, Mark Pesce réagissait à la fermeture de plusieurs sites hébergeant des torrents BitTorrent :

« La fermeture des principaux sites BitTorrent évoque immanquablement un autre événement, survenu en juillet 2000 : confronté aux poursuites et aux injonctions des tribunaux exigeant sa fermeture, l’archétype des services de P2P, Napster, avait décidé sa propre fermeture, réduisant au silence les millions d’utilisateurs qui utilisaient ce service d’échange pour trouver des chansons à télécharger. Cela aurait pu marquer la fin du concept. Mais ce ne fut pas le cas. Au contraire, le nombre de chansons échangées sur Napster à l’époque paraît aujourd’hui insignifiant, comparé à ce qui est constaté sur l’internet d’aujourd’hui. La chute de Napster a produit une profusion de solutions alternatives, comme Gnutella, Kazaa ou BitTorrent. »

Cette observation n’est pas neutre. On peut y voir, simplement, une forme d’escalade dans la bataille que se mènent l’industrie audiovisuelle et les partisans de l’échange de fichiers en P2P.

Mais on peut aussi y déceler ce qui fait l’essence même du P2P. La fermeture de Napster n’a pas seulement entraîné l’apparition de nombreux autres services. Elle a conduit à transformer le fonctionnement même du P2P. On a d’ailleurs tort d’utiliser un terme unique, P2P, pour désigner ce qui est avant tout un processus en évolution permanente. Les technologies, services et protocoles utilisés aujourd’hui par les internautes pour s’échanger des fichiers se transforment, s’adaptent, se sophistiquent d’année en année. Les solutions d’aujourd’hui sont devenues plus décentralisées, plus efficaces – en un mot, incomparablement « meilleures » – que ce que proposait jadis Napster.

Pour ce qui concerne BitTorrent, beaucoup d’utilisateurs regrettent la disparition des sites listant les torrents, à commencer par Suprnova. Mais, déjà, on évoque dans certains forums « l’étape d’après ». Celle-ci pourrait prendre la forme d’un nouveau protocole, palliant les limites de BitTorrent, et poussant un cran plus loin la logique de décentralisation. Cette solution, qui prendrait la forme d’une application appelée « Exeem », serait même déjà en cours de test, par pas moins de 5000 utilisateurs, quelque part dans les recoins obscurs du réseau.

Qu’il s’agisse d’une rumeur ou d’une véritable innovation, peu importe, au fond. La seule certitude est que la prochaine étape de l’histoire tumultueuse du P2P est déjà en train de s’écrire. Qu’elle prenne la forme d’un nouveau service ou d’un protocole de « meta-P2P », destiné à échanger en P2P des fichiers permettant eux-mêmes d’échanger des fichiers en P2P, cette étape poussera un cran plus loin la logique de partage et de non-traçabalité des échanges. Et, tandis que chaque blogueur peut désormais – en quelques clics – créer, diffuser et partager lui-même ses propres fichiers, le P2P se virtualisera autant qu’il s’universalisera.

Contrairement à l’Hydre légendaire combattue par Hercule, ce ne sont pas une ou deux nouvelles têtes qui repoussent à chaque fois qu’on en coupe une. Le P2P se réinvente et se renforce, au fur et à mesure des attaques qui le menacent. En fait d’évolution, ou pourrait plutôt parler de « mutation », au sens génétique du terme. Tel un organisme viral générant ses propres anticorps, le P2P ne meure jamais. A l’heure de l’internet, les Hercules ne sont pas assurés de mener à bien leurs douze travaux.

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0 commentaires

  1. effectivement, la fermeture de sites comme suprnova est regrettable… cependant en cherchant un peu, on trouve des sites miroirs assez ressemblants voire quasi identiques (exemple : http://www.bi-torrent.com/)… encore un coup de l’hydre ?

  2. La lutte contre les échanges de documents fichiers est d’autant plus injustifiée que la diminution des ventes de disques n’est pas la conséquence du P2P. On se félicite, ailleurs, du succès des SMS. Quand la première règle de l’économie est « le porte-monnaie n’est pas élastique », comment ne pas faire le rapprochement entre les deux évolutions – en sens inverse : le budget SMS des usagers n’est-il pas équivalent à l’achat d’un CD ?

  3. « la diminution des ventes de disques n’est pas la conséquence du P2P » : je pense qu’il faut nuancer cela et je suis plutôt de l’avis de Daniel Kaplan (voir https://www.internetactu.net/index.php?p=4379 point n°3) qui estime que « il va de soi que l’on n’aurait pas acheté tous les titres que l’on télécharge et même, que les téléchargements déclenchent parfois des ventes. Il reste qu’à politique commerciale égale de la part des acteurs de la distribution musicale, le P2P réduit bel et bien les ventes ».
    Reste à savoir dans quelles proportions elles sont réduites, et sur quels titres : les quelques études existantes semblent montrer que ça ne toucherait guère que les titres du top 50 (qui ne seront donc pas ruinés pour autant…) et que les majors surestiment largement le phénomène.