Innovation et internet : « Y’a-t-il une crise de l’innovation ? »

Dans le cadre de l’Université de printemps de la Fing qui s’est tenue à Aix-en-Provence les 8, 9 et 10 juin 2005, InternetActu.net vous propose une série de compte rendus synthétiques d’une sélection d’ateliers et de plénières. Pour nos lecteurs désirant aller plus loin, les enregistrements vidéos sont disponibles en ligne.

Tout en revenant au devant de la scène au travers d’initiatives politiques et de rapports divers, l’innovation reste pour une part traitée comme un problème : d’un côté, son dynamisme serait insuffisant en France et en Europe ; de l’autre, le rythme d’innovation technologique serait tel que les organisations, les sociétés, ainsi que la plupart des individus ne pourraient plus suivre, avec le risque de voir se développer un mouvement de refus, de blocage. Ces deux « lieux communs » correspondent-ils à la réalité ? Sont-ils contradictoires ?

Pour Jean-François Abramatic, directeur de la recherche et du développement d’Ilog, qui fut longtemps co-président du W3C, si crise il y a, elle est surtout causée par l’explosion de l’innovation elle-même. Autrement dit, l’innovation n’est pas en crise, mais les sociétés ont de plus de mal à vivre avec elle. Jean-François Abramatic met en avant trois phénomènes très fortement liés au numérique et à l’internet :

  • L’accélération du temps : raccourcissement des transferts recherche (scientifique) / industrie, simultanéité du développement et du déploiement ;
  • L’approfondissement des relations entres les personnes (ou les organisations) et les machines, la multiplication des équipements, des usages, des combinaisons, qui génèrent une complexité croissante. Cette complexité s’accroît du fait du rôle de plus en plus actif que jouent les utilisateurs dans l’innovation elle-même, notamment dans l’univers du logiciel et des services : « L’internet est né dans les centres de recherche en informatique, le web est né chez les usagers. »
  • L’éventail des possibilités et des opportunités d’innovation est presque infini : le défi consiste à choisir en permanence, ce qui nécessite, plus qu’avant peut-être, de mieux mesurer les risques, de proposer une vision, d’être conscient de ce que l’on peut apporter, de fonder un imaginaire. Une telle densité implique de plus en plus de complexité et de difficulté à gérer le changement.

Mais il est difficile de trouver des points d’appui face à une innovation aussi multipolaire et protéiforme remarque Jacques-François Marchandise de la Fing. Si le socle des TIC, c’est les standards ouverts, ceux-ci ne nous conduisent-ils pas néanmoins à une plus grande dispersion ? Qu’importe, répond Abramatic, le mouvement des standards ouverts est inexorable et inéluctable.

Pour Dominique Boulier, du « laboratoire des usages » Lutin, si crise il y a, elle est surtout dans le pilotage de l’innovation et la recherche. L’explication qu’il en donne est avant tout économique : la baisse d’investissements dans la recherche est d’abord dû à la financiarisation de l’économie. Les actionnaires privilégient la fluidité du capital aux immobilisations. Le capital est valorisé comme s’il devait être vendu. L’innovation doit donc porter ses fruits à très court terme, elle doit se vendre tout de suite et se voir protégée par des brevets, des marques, etc. – afin de devenir un actif valorisable. Cela a pour conséquence de créer une « économie de l’opinion », un « audimat de l’innovation » guidés par l’impulsion, la pression du changement, l’incertitude… dont on paye le prix fort.

De ce point de vue, les grands programmes d’innovation, s’adressant aux grandes entreprises, ont peu de chances de réussir : ces entreprises n’ont structurellement pas envie d’innover. Il serait plus efficaces de favoriser l’émergence de « milieux d’innovation » propices à la rencontre, à l’émulation, à l’échange, à l’émergence de petites et grandes innovations. Mais ce n’est pas le chemin que l’on prend.

Oui, approuve André-Yves Portnoff, directeur de l’Observatoire de la révolution de l’intelligence au groupe Futuribles, la crise est liée au fait que nous ne reconnaissons pas, à nos niveaux de décideurs, les manières de soutenir les innovateurs. Pas si sûr, rétorque Godefroy Beauvallet de l’Enst : les crises sont bien souvent l’expression de tensions, de moments de réarticulations entre des moments et des contextes d’innovations multiples et différents.

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