UPFing’08 : « Plus longue la vie » : que voulons-nous accomplir ensemble ?

A l’occasion de l’Université de printemps de la Fing qui s’est tenue à Aix-en-Provence du 5 au 6 juin 2008 sur le thème du vieillissement et des nouvelles technologies, InternetActu.net revient sur quelques-uns des enseignements majeurs de ces 2 jours. Pour ceux qui souhaitent aller plus loin : les vidéos, les comptes-rendus et les présentations sont déjà disponibles en ligne.

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Pour conclure cette université de printemps, Daniel Kaplan, Carole-Anne Rivière, Amandine Bruguière de la Fing, Cristelle Ghekière de Seniorsphère et Gilles Duthil de l’Institut Silverlife, responsables du programme d’action « Plus longue la vie », ont exposés ce qu’ils espéraient de ce programme de travail qui va s’étendre sur 18 mois.

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« Ce programme d’action est né du constat qu’il y a des similarités entre l’allongement de la durée de la vie et nos pratiques numériques », explique Daniel Kaplan dans sa présentation. « Notamment parce que le numérique, comme l’âge, ont des conséquences sur toutes les dimensions de la société : culture, travail, éducation… Le numérique, à l’image de ce « nouveau vieillissement », nous sert à être plus actif et plus autonome, tout en créant et renforçant, l’un comme l’autre, des inégalités. Dans les deux cas, qu’on parle de numérique ou de vieillissement, nous sommes face à des transformations inédites, que nos sociétés n’ont pas encore rencontrées. »

« Bien sûr, si on regarde ce qu’on trouve au croisement du numérique et du vieillissement, on trouve des sujets qui ont trait exclusivement à la santé et à la dépendance. Ce sont certes des sujets importants, mais qui ne sauraient constituer la totalité de la problématique », a insisté Daniel Kaplan.

« On entre aujourd’hui dans la première étape de ce programme, car notre travail n’existe que quand on commence à le faire avec d’autres ». Dans un premier temps, « Plus longue la vie » va travailler à construire sa communauté, cartographier le sujet et identifier les sujets clefs. L’idée est d’identifier les leviers sur lesquels agir. Dans un second temps, « nous entrerons dans une phase de créativité, et en même temps nous irons chercher les projets là où ils existent bien souvent, et contribuerons à les faire connaître, à les accélérer et susciter enfin des projets collectifs et des expérimentations ». Avant de rentrer, avec la fin du programme, dans une phase où l’on synthétise, publie et diffuse.

Pour Daniel Kaplan, les premiers enseignements de l’université de printemps reposent sur des intuitions, comme autant de clefs qu’il va s’agir de comprendre et de creuser :

  • Comprendre le rapport « actif/tranquille ».
    Il y a aujourd’hui une valorisation du vieillissement qui est essentielle, rappelle Daniel Kaplan. Ne parle-t-on pas d’ailleurs de « vieillissement actif » ? Mais ce n’est peut-être pas la même manière d’être un vieux actif « qu’un vrai actif ». Vieillir c’est être actif, mais c’est être actif différemment, être actif de manière tranquille, posé : que ce soit dans le rythme, dans la multiplicité des activités qui s’offrent à soi… Il nous faut comprendre les mécanismes « de la déprise » ou du changement de prise des plus âgés qu’évoquait Vincent Caradec, afin de mieux comprendre comment on passe d’une société vieillissante à une « société rajeunissante ».
  • Comprendre le rapport « choisi/subi ».
    « Parce que nous sommes dans des technologies d’activation, il faut d’autant plus faire attention à notre tendance à la sollicitude. Faut-il donner tous ces moyens aux plus âgés ? Faut-il simplifier, rendre accessible, de manière à ce qu’il n’y ait plus jamais rien à négocier, à formaliser, à réguler, plus jamais d’obstacles, plus jamais de difficultés à résoudre ?… Mais on le sait, si on n’a plus de difficultés à résoudre : on ne vit plus ! Il nous faut faire attention aux normes que nous instaurons derrière nos outils », martèle Daniel.
  • Développer la co-construction.
    C’est-à-dire faire « avec » et pas « à la place » ! « Coconstruire : c’est consulter, c’est réfléchir et faire ensemble ». Par ce terme, il s’agit bien sûr de porter attention à ce que les acteurs s’écoutent et travaillent ensemble, mais aussi, il s’agit d’aller plus loin et de se mettre dans une forme de « logique 2.0 », d’innovation continue… Etre en bêta permanente, co-construire et re-construite en permanence. « Quand on rend un service, à qui le rend-on ? Est-ce à quelqu’un qui le consomme ou à quelqu’un qui le produit avec les médiateurs qui travaillent avec lui ? Est-ce qu’on active l’énergie, les désirs, l’intelligence, la diversité de la personne avec qui ou pour qui on construit ? Ou bien le message doit-il être : non, asseyez-vous, on a tout pensé pour vous ! »
  • L’autonomie dans la relation.
    « L’autonomie ne doit pas être un objectif en soi. Si être autonome signifie être seul, alors l’autonomie n’est pas l’objectif ! » Le domicile où se projette beaucoup de technologies pour le vieillissement est souvent un domicile « glaçant », blanc, lisse, sans bibelots, sans histoires, sans désordres… Un domicile dans lequel on est maintenu parce que dehors, l’environnement est dangereux, parce que dehors l’environnement ne vous reconnait plus. L’autonomie ne doit pourtant pas se faire dans l’enfermement. Il nous faut la concevoir au-delà du domicile, dans le quartier par exemple ou dans la ville. Il faut passer de la mobilité à la « motilité », comme l’explique le sociologue Vincent Kaufmann qui la décrit comme un « potentiel de motilité », comme le fait d’avoir toujours la possibilité de bouger ou d’agir. Ce qui signifie que je ne suis pas empêché de le faire, que je ne vais pas forcément bouger, mais que j’ai des choix qui me le permettent. Avoir une relation autonome c’est aussi passer de l’automatisation à la relation. C’est enfin un besoin d’élaborer des espaces communs, des espaces tampons, dans le territoire comme dans les rythmes : des espaces tampons d’élaboration collective, de partage, de repos…
  • Attention aux vraies fractures.
    « La fracture numérique est une très mauvaise clef d’entrée sur ces questions. Les fractures sociales existent chez les personnes âgées et sont parfois plus importantes, plus marquées que dans d’autres classes d’âges. Le numérique n’y est le plus souvent qu’un symptôme, pas une cause originelle. Il faut regarder les écarts, les fractures, mais on sent bien que l’entrée « fracture numérique », surtout pensée en termes de taux d’équipement, n’est pas fertile.
  • Les seniors pionniers. Enfin, il ne s’agit pas de ne regarder que les problèmes du vieillissement, mais aussi d’essayer de mettre en avant ses atouts. Est-ce que les seniors peuvent être les pionniers de nouvelles formes de travail collaboratives, comme nous l’a exposé Nicole Turbé-Suetens avec le projet européen e-Sangathan… Est-ce que les questions sur la transmission ne deviennent pas, avec l’allongement de la vie, des questions clefs de la société ? Comme le faisait remarquer Rémi Sussan, n’y-a-t-il pas des atouts spécifiques à l’âge, dont les seniors pourraient être la clef ? Ou, comme le pose la question du design universel, est-ce qu’en se confrontant à une diversité et à des contraintes, ne transforme-t-on pas notre manière de concevoir des services, des produits ou des interfaces pour tous ?

maya De ces quelques éléments de lecture, il ressort aussi que, sur le fond, sur un thème aussi sociétal que « Plus longue la vie », « le numérique n’arrive qu’après ». « Et c’est tant mieux ! », s’exclame Daniel Kaplan. « Cela sera d’ailleurs un des enjeux du programme d’osciller entre deux tensions, qui sont autant d’imaginaires du numérique en société. D’un côté, le paradigme de l’optimisation et de l’automatisation. » C’est-à-dire de ne voir le numérique que comme un moyen de rendre les choses efficaces. « Une vision « macro », gouvernée par le processus, par l’efficacité, par la rationalité, par la substitution des personnes par les machines… C’est une vision importante, mais ce n’est pas la dynamique de fond du numérique qui passe avant tout par l’appropriation. Ce qu’il se passe en vrai avec le numérique tient beaucoup plus du paradigme de la relation, de l’autonomisation ou le numérique est un ensemble d’outils pour faire de petites choses de la vie, de petits usages : se dire bonjour, s’envoyer des photos de vacances, s’amuser, se faire plaisir, se construire une identité en ligne pour montrer qui nous sommes ce que nous avons envie d’être ou comment nous avons envie d’apparaitre aux autres. »

« C’est la logique des « appropriations », des « itinéraires personnels », des systèmes qui organisent des relations entre deux individus ou mille individus singuliers qui ont tous des histoires, des désirs et des aspirations que privilégiera le programme », a terminé Daniel Kaplan. Ceux qui connaissent la Fing ne seront pas désorientés.

Carole-Anne Rivière a présenté ensuite les thématiques auxquelles le programme d’action va dès à présent s’attaquer. Des thématiques traversées par deux questions qui resteront transversales au programme : celle de connaître la relation à l’innovation des ainés et celle de comprendre s’il y a ou pas un marché spécifique aux seniors. Comment croiser les cycles courts de l’innovation technologique face aux cycles longs du vieillissement ?

  • Le premier thème qui s’impose est celui du Temps : un sujet qui, on l’a vu ces deux jours, détermine notre compréhension du sujet. Qu’est-ce qu’un senior, qu’est ce que le vieillissement ? Qu’est-ce que le temps de travail, le temps social, le temps quoditien, le temps symbolique… qui s’incarnent dans la personne âgée ?
  • Le second thème portera sur le travail et l’activité pour mieux définir ce qu’est un senior actif et s’interrogera pour savoir si repenser l’allongement de la vie signifie repenser la distribution des cycles linéaires de la vie.
  • Le troisième thème devrait être celui du territoire : on parle plutôt de rapprochement des générations que de conflits, et le territoire permet de redonner de la corporalité, de la matérialité au sujet. Comment créer des espaces pour qu’il y ait de la place pour nos ainés dans nos immeubles, dans nos appartements ?… On devine que la localité ou la proximité physique sont importantes.
  • Le quatrième thème portera sur le quotidien et l’habitat. Le domicile doit être une fenêtre sur le monde, pour ne pas qu’on n’y vive enfermé.
  • Le cinquième thème portera sur le lien intergénérationnel, car on voit bien que ce sujet complexe doit être interrogé.
  • Dernier thème, l’autonomie et l’éthique : pour comprendre si l’augmentation de la vie par les nouvelles technologies ne renforce pas notre fragilité..

De quoi donner des sujets et des perspectives de débats intéressants.

NB : Les étudiants de l’Ensci ont réalisé, à l’occasion de l’université de printemps, plusieurs supports de communication pour interroger le numérique par rapport au vieillissement, comme le montre les affiches qui illustrent ce billet. Vous trouverez les autres sur le fil Flickr de la Fing.

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