Comment s’approprier la ville ?

Le logo de l'expositionLe Centre canadien d’architecture, sis à Montréal, propose jusqu’au 19 avril une exposition intitulée « Actions : comment s’approprier la ville ? » qui présente 99 interventions visant à transformer « positivement » nos villes. Architectes, designers et artistes en provenance du monde entier s’intéressent à nos activités anodines (jardinage, recyclage, jeu, marche) et montrent combien l’engagement individuel contribue à façonner la ville et suscite l’engagement d’autres résidents. Une démonstration par l’exemple de comment la ville devient une « plateforme d’innovation ouverte » pour paraphraser le titre du livre de Daniel Kaplan et Thierry Marcou, responsables du programme Villes 2.0 de la Fing, à paraître chez Fyp éditions. Dans cette vaste revue d’outils imaginés pour se réapproprier la ville, pour la rendre plus durable, vivante et solidaire, une partie de l’exposition s’intéresse bien sûr au numérique qui contribue de plus en plus à façonner le paysage de nos villes.

Vue du logiciel iSEEComme iSee, ce programme imaginé par l’institut de défense des libertés individuelles et collectives Applied Autonomy a pour but de nous aider à trouver notre chemin en évitant les caméras de surveillance. iSee, disponible à Manhattan, Amsterdam et Boston, utilise les données de localisation des caméras recueillies par des associations locales comme la New York Civil Liberties Union ou les Surveillance Camera Players, spécialistes des performances devant ces caméras, et permet à chacun de calculer son itinéraire pour être le moins exposé aux caméras de surveillance, tant en ligne que depuis son mobile.

Exemples de plantes répertoriées à Bristol par le collectif iRational Autre exemple, avec le Bristol Food for Free, imaginé par Kayle Brandon et Heath Bunting d’Irational, qui consiste en une base de données en ligne des plantes comestibles qui poussent à Bristol, afin de pouvoir permettre aux gens de glaner des fruits et légumes et d’accéder à des plantes comestibles qui poussent librement. L’idée est de documenter les plantes qui poussent sur l’espace public pour connaître ce qui est comestible et ce qui ne l’est pas, à l’image de l’action de Steve Brill qui organise des cueillettes dans Central Park et autour de New-York depuis 25 ans. Une intervention artistique qui interroge profondément la valeur de l’espace public et de nos biens communs qui laissent de moins en moins de place aux usages de chacun. L’exposition valorise d’ailleurs de nombreuses interventions et performances autour de la réappropriation de l’espace public : plantations sauvages de lierre pour transformer l’image minérale de la ville, intégration d’une ferme et de vaches sur un terrain vague pour profiter aux riverains ou de moutons pour brouter l’herbe des jardins publics, transformation des espaces publics urbains interstitielles en jardins (ici aussi), qui, poussés à l’extrême se transforment en sites de guérilla urbaine (avec bombes, pistolets pour créer une horticulture subversive, voir vidéos), ou visent à rendre le paysage comestible.

Réappropriation d'un îlot urbain de Los Angeles pour y planter des légumes. c. Fallen Fruit
Image : c. Fallen Fruit via le CCA.

L’exposition promeut également de nombreuses initiatives de recyclages comme Freecycle.org, ce réseau mondial gratuit d’échange d’objets entre particuliers (dont le chapitre français compte 42 groupes et plus de 20 000 membres) ; GarbageScout, qui permet aux New-Yorkais de signaler des objets abandonnés dans la rue pour que d’autres puissent les trouver avant qu’ils ne soient ramassés par les éboueurs ; ou de créer des calendriers pour savoir où se font les cueillettes de rebuts, comme le propose le collectif Basurama, qui recense également les sites de football de rue et autres aires de jeu improvisées dans les espaces résiduels de Sao Paulo au Brésil.

Bien sûr de nombreuses présentations n’ont rien à voir avec le numérique, mais évoquent comment nous nous réapproprions la ville, à l’image du collectif Rotor qui imagine des moyens pour circuler autrement sur les bâtiments, permettant aux piétons de passer facilement d’un trottoir à un toit ou tout autre espace ignoré. La pratique de l’escalade urbaine nocturne est d’ailleurs assez ancienne : la première édition du Night Climbers of Cambridge, pendant laquelle des étudiants de Cambridge s’aventurent sur les bâtiments gothiques qui entourent l’université, date de 1937. Les grimpeurs urbains, traceurs et autres yamakasi comme on les appelle, ont bien évidemment une place de choix dans cette exposition.

Le système CrowdFarm imaginé par James Graham et Thaddeus JusczykL’exposition présente également les travaux de James Graham et Thaddeus Jusczyk, étudiants à l’Ecole d’architecture et d’urbanisme du Massachusetts Institute of Technology (MIT), notamment leur projet Crowd Farm, des blocs générateurs d’énergie encastrés dans le sol qui convertissent le trafic piéton en courant électrique. L’énergie piézoélectrique (c’est-à-dire produite sous une contrainte mécanique comme la marche) par une seule personne est faible, mais les mouvements combinés d’une foule pourraient servir à illuminer les quartiers selon le nombre de personnes qui y circulent. La même idée est applicable aux dalles lumineuses des boîtes de nuit, expliquent les animateurs du Sustainable Dance Club ou à nos chaussures (voir les projets Non Stop Shoes d’Emil Padros et Parasitic Power Shoes) pour recharger nos appareils électroniques personnels.

Les systèmes de graffiti en mousse imaginée par Helen Nodding qui donne sa recette sur son site Une grande place est enfin faite à de multiples manières de subvertir la ville : que ce soit en créant des graffitis en mousse végétale, comme ceux que proposent l’artiste Helen Nodding ou en insérant un terrain de football sur une place publique qui n’est pas faite pour cela, comme le propose Maider Lopez, voire encore comme l’architecte Santiago Cirugeda explore ses Recettes urbaines en transformant des bennes à ordure à Séville en terrain de jeu, café, bibliothèque ou jardin. De nombreuses performances visent à transformer les formes de protestation elles-mêmes : ainsi la marche mobile imaginée par Hermann Knoflacher, directeur de l’Institut d’aménagement du transport et de l’ingénierie de la circulation à l’Université technique de Vienne, vise à protester contre la place accordée à l’automobile en imaginant comment serait la ville si chacun occupait la même place qu’une voiture.

Insérer un terrain de football dans une place publique comme le suggère Maider Lopez
Image : c. Maider Lopez via le CCA.

Et si chacun créait ses pistes cyclables ?Que ce soit encore par l’usage de clowns pour créer des manifestations originales comme l’expriment les clowns de la Clandestine Insurgent Rebel Clown Army (on pense aussi à la Brigade activiste des clowns) ; ou les membres du Clan du néon (qui ne font pas partie de l’exposition) qui éteignent les néons des enseignes des magasins pour lutter contre le gaspillage électrique et l’agression publicitaire. Ou encore l’initiative de l’Urban Repairs Squad de Toronto qui a décidé d’installer ses propres pistes cyclables en peignant au pochoir sur les routes mêmes les signes nécessaire à signaler une piste cyclable. Une performance qui a permis de créer plus de 6 kilomètres de pistes cyclables de leur propre initiative et sans l’aval des autorités locales. Une initiative qui depuis fait école (comme à Chambéry par exemple, vidéo), ce qui n’est pas sans interroger les autorités sur leur rôle, forcément débordées par ces citadins qui vivent et font leur ville.

Tous ceux qui s’intéressent à la ville et au développement durable ressortiront certainement enthousiasmés de cette visite, même si, pour ceux qui n’ont pas la chance de vivre à Montréal, elle ne doit être que virtuelle (merci à Jean-Louis Fréchin de m’avoir mis sur cette piste très stimulante).

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