L’équilibre positif de la technologie

La lecture de la semaine est, je l’avoue, paresseuse. J’ai souvent parlé ici de Kevin Kelly, intellectuel américain féru de nouvelles technologies et dont les avis sont toujours intéressants. Est paru il y a quelques mois aux Etats-Unis son dernier livre What technology wants. Il faudrait sans aucun doute le lire dans son entier. Mais Kelly a eu la bonne idée de mettre en ligne sur un des ses blogs (Technium), il y a quelques jours, la petite conférence qu’il donne quand on lui demande de présenter son livre. Je me suis contenté de la traduire, presque dans son intégralité. Son titre : « L’équilibre positif de la technologie ».

Avant Darwin, explique Kevin Kelly, l’étude de l’histoire naturelle se résumait à une collection infinie de spécimens disposés dans des boites en verre. Il n’y avait aucun schéma organisateur pour y mettre de la vie. Darwin, avec la théorie de l’évolution, a apporté une logique à ce défilé d’organismes.

kellytechnium
Image : L’image utilisée par Kevin Kelly pour illustrer son article est celle de la couverture du livre des photographes Bernd et Hilla Becher, Typologies of Industrial Buildings.

Nous sommes aujourd’hui dans une situation semblable avec la technologie, poursuit Kevin Kelly. Alors même que nous sommes entourés de millions d’inventions, aucune théorie ne nous permet de les comprendre. Nous avons tendance à considérer notre monde technologique comme une suite infinie de nouveautés, sans y voir aucun ordre.

Mon but, dit Kelly, est de proposer une théorie relative à la technologie, un cadre qui donne une logique et un contexte à ce défilé d’innovations. Mais, pour commencer, précise Kelly, je dois dire que j’ai une vision assez particulière de ce qu’est la technologie. Beaucoup ont tendance à penser que la technologie, ce sont des trucs qui ont été inventés après notre naissance, ou qui ne fonctionnent pas encore. Bref que c’est nouveau.

Or, insiste Kelly, la technologie inclut des inventions anciennes, comme les montres ou les leviers, et du matériel qui fonctionne très bien, comme le béton et les briques. La grande majorité des technologies ont été inventées bien avant notre naissance. A ces choses matérielles, il faut ajouter ce qui est intangible : le calendrier, les principes de la comptabilité, les lois, les logiciels. Mais aussi l’organisation sociale, les villes. La technologie, c’est tout cela.

Plus important, ajoute Kelly, la somme de ces technologies forme un tout qui interagit un peu à la manière d’un écosystème. Ce super système d’inventions interdépendantes, je l’appelle « technium ». Comme la vie elle-même, ce système dans son ensemble n’a pas le même comportement que chacune de ses parties. De la même manière qu’il n’y a rien de la ruche dans une seule abeille, le comportement du technium n’est pas visible dans un iPhone, un couteau ou un réfrigérateur. C’est dans le système dans son ensemble que l’on peut ressentir la vraie influence de la technologie.

Et, aussi surprenant que cela puisse paraître, le technium suit les mêmes modèles que ceux que Darwin a identifiés pour la vie : à savoir « l’évolution » […].

De la même manière qu’on observe au long de l’évolution de la vie une complexité croissante, une diversité croissante et une spécialisation croissante, […] la technologie sera dans l’avenir plus complexe, plus diverse et plus spécialisée.

Cette conception de la technologie a un versant sombre […]. Chaque nouvelle invention apporte autant de solutions qu’elle créé de problèmes. […] De là on pourrait conclure que le technium est neutre. Mais ça n’est pas si simple, ajoute Kelly. Quand nous avons inventé un nouvel outil, mettons le marteau, nous avons en même temps créé un nouveau choix : s’en servir pour détruire, ou pour créer, pour tuer quelqu’un, ou pour construire une maison. Cette décision était une option, une chance, une possibilité, que nous n’avions pas avant que cette invention n’existe.

Cette dose supplémentaire de libre arbitre […] est bonne en elle-même […]. Avoir le choix est en soi une bonne chose. Et cela fait pencher l’équilibre de la technologie du côté du bien, d’un degré. Mais ce degré est tout ce dont nous avons besoin […].

Kelly ne nie pas le consumérisme qui est parfois à l’oeuvre dans la création de nouveaux outils, et une possible addiction à l’innovation. Mais, reprend-il, quand nous créons une nouvelle technologie, il y a accroissement des choix, des possibilités et des différences. Et c’est bon. Parce le génie a besoin d’outils propres pour s’exprimer. Mozart avait besoin des technologies du piano et du clavecin pour découvrir et développer son génie musical. Imaginez si Mozart était né 2 000 ans avant l’invention du piano et de la symphonie. Et Kelly de répéter le même raisonnement avec Van Gogh et Georges Lucas.

[…] Ce dont il s’agit, ce n’est pas simplement l’invention de la nouveauté. Quand nous créons des technologies, nous participons en fait à quelque chose qui nous dépasse. Nous déployons les mêmes forces que celles qui font la vie, nous accélérons l’évolution vers l’avenir et nous augmentons les possibilités pour nous, nos enfants, et le monde en général. C’est « ce que veut la technologie ».

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 6 mars recevait Tristan Nitot (blog), président de Mozilla Europe depuis 2003, pour une autobiographie numérique, consistant à faire raconter à un acteur de l’informatique ou du web (ou des deux) sa vie en lien l’évolution de ces deux secteurs.

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0 commentaires

  1. Bonjour à tous,

    Pourquoi ne parle-t-on que des technologie qui ont fonctionné ?
    Il existe de nombreuses technologies oubliés de tous.

    C’est à mon sens, ce point qui permet de parler d’évolution. Une technologie reste et devient utilisé si celle-ci survit à l’impitoyable humain qui va l’utiliser ou non.

    Damien

  2. Je suis tout à fait en phase avec Kelly. je trouve néanmoins qu’il manque une notion indispensable pour partager son enthousiasme technophile.
    Il s’agit de la notion de libre accès à la technologie. En effet, l’inventeur du piano aurait interdit l’utilisation du piano, Mozart aurait été obligé de se mettre à la peinture.

    La technologie en soi ne veut rien dire. C’est la capacité de la technologie à se diffuser dans les usages populaires qui est fondamentale.
    Kelly devrait donc ajouter l’adjectif « libre » ou librement distribuable dans sa vision de la technologie.

  3. @Kaspar : vous avez raison. Nous essayons toujours de le faire dans la mesure du possible. Nous avons repris un peu rapidement la photo que Kevin Kelly avait utilisé pour illustrer son billet sans qu’il mentionne d’où elle était tirée. Merci de vos lumières !

  4. Toujours utile de rappeler que les technologies les plus remarquables ne sont pas nécessairement les plus modernes, ni les plus sophistiquées. L’exemple du marteau est bien choisi. On peut ajouter ceux de la bicyclette ou du système alphabétique. L’article de Kevin Kelly aurait fait plaisir à Gilbert Simondon, bien sûr, mais aussi à Francis Ponge qui écrivit des poèmes à la gloire de la Lessiveuse ou du Savon. Le tableau noir est, lui aussi, un chef d’oeuvre de technologie auquel les systèmes éducatifs doivent beaucoup. Je me suis efforcé de creuser ce point de vue dans l’article suivant: http://voixhaute.com/spip/spip.php?article398

  5. Article intéressant mais faux. Il existe et a existé des technologies meilleurs que celles qui ont eu du succès mais qui ont été oubliées pour différentes raisons mais souvent lié à des notions de rentabilité/publicité/lobbying.

  6. Bon article mais je partage entièrement l’avis d’ Hypha , l’exemple le plus flagrant me semble être la technologie agricole , destructrice de l’environnement , et la technologie automobile polluante et très peu évolutive alors que l’on sait faire avec les possibilités du solaire, de l’électrique..etc .

  7. @cyroul « l s’agit de la notion de libre accès à la technologie. En effet, l’inventeur du piano aurait interdit l’utilisation du piano, Mozart aurait été obligé de se mettre à la peinture.

    La technologie en soi ne veut rien dire. C’est la capacité de la technologie à se diffuser dans les usages populaires qui est fondamentale. »

    Euh … Je me trompe ou, encore maintenant, la pratique (sérieuse) du piano reste élitiste. Je ne parle même pas de l’époque…

    PS : je conseille aux lecteurs d’aller voir l’article d’origine (en anglais) non coupé.

  8. @newtoon
    Je ne suis pas d’accord avec cette idée de « pratique sérieuse ».
    Si « sérieux » veut dire prendre des cours à 4 ans sur le Steinway familial à queue, alors là forcément c’est élitiste. Mais ça n’a aucun rapport avec la pratique musicale du piano.

    Le « piano du pauvre » s’appelle l’accordéon. Et on peut faire des choses magnifiques (et très sérieuses) avec un accordéon.

    Il y aurait eu un copyright sur le principe du piano, l’accordéon n’aurait jamais existé (ou vis versa). Et donc les gens pas sérieux n’auraient jamais pu s’amuser à faire des gigues. Je reste donc persuadé que sans libre accès à la techno, l’art et les usages stagnent et meurent.

  9. @Newton La pratique (sérieuse) du piano (comme de bcp d’autres instruments de musique) était largement plus répandue à l’époque de Mozart qu’elle ne l’est aujourd’hui. Mozart compose une bonne partie de sa musique de chambre pour un usage amateur: celui des familles et amis de ses Frères maçons. Et, en 1960 encore, ces pratiques musicales étaient bcp plus répandues qu’aujourd’hui. Quand on voulait entendre de la musique, pour danser notamment, il fallait que quelqu’un la joue. Puis, la technologie a permis de diffuser de la musique enregistrée.

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