Du mythe de la croissance verte… – Rue89

Rue89 Bordeaux publie un article de l’ingénieur Philippe Bihouix, spécialiste de la finitude des ressources et auteur du très intéressant L’âge des low techs : vers une civilisation techniquement soutenable. Un article qui nous offre l’occasion de synthétiser son propos qui mérite d’être attentivement écouté.

Pour Bihouix, les scenarii d’avenir énergétiquement vertueux, comme celui que nous dresse le prospectiviste Jeremy Rifkin, le professeur Mark Jacobson (.pdf), l’Ademe (.pdf) ou Negawatt sont tous basés sur des déploiements industriels très ambitieux en matière d’énergie renouvelables. Le problème, c’est le manque de disponibilité et de réserves de ressources en minerai et matières premières – l’épuisement des éléments – pour capter, convertir et exploiter les énergies renouvelables.

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Infographie : Date d’épuisement des minerais et ressources de notre planète au rythme actuel de notre consommation et des ressources connues. Infographie réalisée par Die Zeit (.pdf). La découverte de nouveaux gisements peu certes prolonger l’exploitation, mais bien souvent, leurs conditions d’accès devient plus difficile à mesure qu’elles s’épuisent et sont donc plus chères à extraires, c’est-à-dire, demandent plus de ressources et d’énergie.

Après avoir exploité les ressources les plus concentrées, on exploite des ressources de moins en moins concentrées et de plus en plus difficiles à extraires qui nécessitent de plus en plus d’énergie pour être transformées. “Nous faisons face à ces deux problèmes au même moment, et ils se
renforcent mutuellement : plus d’énergie nécessaire pour extraire et
raffiner les métaux, plus de métaux pour produire une énergie moins
accessible.“

Vidéo : Arte proposait récemment un excellent reportage sur la disparition du sable qui illustre parfaitement, par l’exemple, les enjeux de la raréfaction des ressources.

Pour résoudre ce problème de pénurie à venir nous devrions donc recycler les ressources et minerais bien plus que nous le faisons actuellement. Mais encore faudra-t-il qu’on change notre façon de produire et de consommer ces ressources. Quand bien même nous améliorerons fortement ce recyclage, celui-ci ne sera jamais parfait. En effet, nous utilisons de plus en plus ces minerais et ressources dans des usages dispersifs ou dissipatifs qui rend leur recyclage impossible et ce d’autant plus que les produits que nous produisons sont de plus en plus complexes : les alliages, les composites… rend impossible la séparation des métaux que nous avons assemblés.

“Les métaux non ferreux contenues dans les aciers alliés issus de
première fonte sont ferraillés de manière indifférenciée et finissent
dans des usages moins nobles comme les ronds à béton du bâtiment. Ils
ont bien été recyclés, mais sont perdus fonctionnellement, les
générations futures n’y auront plus accès, ils sont « dilués ». Il y a
dégradation de l’usage de la matière : le métal « noble » finit dans un
acier bas de gamme, comme la bouteille plastique finit en chaise de
jardin.”

“Le recyclage n’est pas un cercle mais un boyau percé, et à chaque cycle
de production-usage-consommation, on perd de manière définitive une
partie des ressources. On peut toujours progresser. Mais sans revoir
drastiquement notre manière d’agir, les taux resteront désespérément bas
pour de nombreux petits métaux high tech et autres terres rares (pour
la plupart, moins de 1 % aujourd’hui), tandis que pour les grands métaux
nous plafonnerons à un taux typique de 50 à 80 % qui restera très
insuffisant.”

“La croissance « verte » se base, en tout cas dans son acception
actuelle, sur le tout-technologique. Elle ne fera alors qu’aggraver les
phénomènes que nous venons de décrire, qu’emballer le système, car ces
innovations « vertes » sont en général basées sur des métaux moins
répandus, aggravent la complexité des produits, font appel à des
composants high tech plus durs à recycler. Ainsi du dernier cri des
énergies renouvelables, des bâtiments « intelligents », des voitures
électriques, hybrides ou hydrogène…Le déploiement suffisamment massif d’énergies renouvelables
décentralisées, d’un internet de l’énergie, est irréaliste. Si la
métaphore fleure bon l’économie « dématérialisée », c’est oublier un peu
vite qu’on ne transporte pas les électrons comme les photons, et qu’on
ne stocke pas l’énergie aussi aisément que des octets. Pour produire,
stocker, transporter l’électricité, même « verte », il faut quantité de
métaux. Et il n’y a pas de loi de Moore (postulant le doublement de la
densité des transistors tous les deux ans environ) dans le monde
physique de l’énergie.“

Et l’ingénieur de conclure :

“Il nous faut prendre la vraie mesure de la transition nécessaire et
admettre qu’il n’y aura pas de sortie par le haut à base d’innovation
technologique – ou qu’elle est en tout cas si improbable, qu’il serait
périlleux de tout miser dessus.

Nous devrons décroître, en valeur absolue, la quantité d’énergie et
de matières consommées. Il faut travailler sur la baisse de la demande,
non sur le remplacement de l’offre, tout en conservant un niveau de
« confort » acceptable.”

C’est toute l’idée des low tech, des « basses technologies », que promeut l’ingénieur. Qui nécessite de se poser la question de ce que l’on produit, de pourquoi on le produit et comment.

Pour Bihouix, nous allons devoir nous poser ces questions et les réponses ne seront pas faciles. Faudra-t-il instaurer une police sur les produits qu’on aura le droit ou pas de fabriquer ? Des règles d’éco-construction basées sur la non dispersion des matériaux et des taux de recyclages très élevés ? Comment ?… La régulation de l’épuisement des ressources est une question d’importance vitale. Quand on observe les réserves, nous avons pour la plupart des ressources qu’une centaine d’années pour réagir et tout changer.

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