Mobilités et communautés : préface au livre Foules Intelligentes de Howard Rheingold

La traduction française de Smart Mobs, de Howard Rheingold, ouvrage important dont nous avions parlé en 2003, est enfin parue chez M2 Editions, sous le titre Foules Intelligentes. Bien sûr, le lecteur qui le pourra aura intérêt à lire la version originale. Mais il est fort bienvenu que les lecteurs francophones aient accès à ce texte, pour l’aimer, le détester, s’en amuser, y réagir et y réfléchir. C’est ce à quoi vous invite la la préface de Daniel Kaplan que nous reproduisons ci-dessous.

Couverture "Foules Intelligentes" Pour beaucoup de professionnels des nouvelles technologies, Howard Rheingold est la pythie qui annonce les prochaines révolutions : l’ordinateur personnel associé aux interfaces graphiques en 1985, l’internet et les communautés virtuelles en 1993. En traversant le carrefour de Shibuya, à Tokyo, au milieu d’une marée humaine aux yeux rivés sur ses portables, Rheingold a connu sa troisième épiphanie (le mot est de lui) : l’association du microprocesseur, de l’internet et des technologies mobiles sera à l’origine de « la prochaine révolution sociale ». Smart Mobs, le livre (Foules Intelligentes dans sa traduction française), est né de cette intuition.

La méthode Rheingold consiste à considérer un ensemble de tendances technologiques et sociales et à réfléchir ce que leur combinaison produit de neuf : la multiplication des puces dans l’environnement, les objets, les corps ; l’omniprésence des réseaux sans fil ; les technologies de géolocalisation ; les protocoles techniques et sociaux de connexion “de pair à pair », qu’il s’agisse de la mise en réseau d’appareils sans fil, du partage de disques durs ou de puissances de calcul, ou de réseaux de personnes ; la maturation des outils et des pratiques communautaires, tant dans la sphère non marchande (les communautés du “libre », les blogs…) que dans l’espace marchand (les systèmes de réputation d’eBay ou d’Amazon)… Tout cela compose « une infrastructure qui rend possible certaines actions humaines qui ne l’étaient pas auparavant. »

Howard Rheingold s’embarque alors dans un passionnant voyage autour du monde, de laboratoire en entreprise, de savant fou en militant associatif, à la recherche des techniques et des pratiques innovantes qui associent communications mobiles et pratiques sociales. Il en ramène deux grandes conclusions, à la fois fondamentalement convaincantes et sources de débats.

Première conclusion : « Les mondes virtuel, physique et social entrent en collision, fusionnent et se coordonnent. » Le numérique s’enracine dans le monde physique, l’échange virtuel accompagne, prépare, suit l’échange physique – et vice-versa. Rheingold est l’un des premiers à diagnostiquer cette transformation fondamentale avec autant d’acuité. Mais pour lui, le sens de la transformation est clair : « Les dispositifs de communication mobiles se transforment en télécommandes du monde réel ».

On peut penser que l’inverse est tout aussi vrai. Ceux qui installent des réseaux sans fil savent bien combien les contraintes physiques et sociales du monde « réel » structurent leur activité : les murs, les distances, les reliefs, mais aussi l’esthétique des lieux, la proximité des antennes, les problèmes de brouillage, la sécurité, l’ambiance, la coexistence entre les usagers d’un même espace… De même, les pratiques de communication en ligne, fixes ou mobiles, s’insèrent-elles dans un réseau dense de pratiques et de codes sociaux qui digèrent les technologies en même temps que celles-ci agissent sur eux. L’apport des sciences sociales ne saurait consister en la seule analyse des « impacts des technologies », comme si rien n’impactait la technologie…

Le premier chapitre, nourri de recherches japonaises et finlandaises, annonce ainsi une prise en compte des dynamiques sociales qui cède vite la place à la fascination (justifiée) vis-à-vis des inventions, des concepts et des idées portées par les penseurs, chercheurs et entrepreneurs que Rheingold va dénicher aux quatre coins du monde.

Seconde conclusion : les technologies permettent désormais « d’agir ensemble de manières nouvelles et dans des circonstances où l’action collective n’était pas possible auparavant ». C’est ici qu’arrivent les smart mobs, ou foules intelligentes, qui se composent « de personnes capables d’agir ensemble sans même se connaître ». Rheingold considère que « l’histoire des sociétés humaines est celle d’un progrès tiré par l’action collective ». Le chapitre 2, « Technologies de la coopération », appelle à la rescousse la théorie des jeux, l’économie expérimentale et les neurosciences pour démontrer que la collaboration peut s’avérer plus productive que la poursuite à courte vue de l’intérêt personnel et d’autre part, que les individus sont plus altruistes (ou coopératifs) qu’on ne le croît. Les technologies sur lesquelles s’appuient les smart mobs seraient alors en mesure de révéler ce potentiel de collaboration à lui-même, et de faire émerger de nouveaux biens communs.

On peut apprécier la perspective tout en l’interrogeant. Si le lien pratique entre les technologies décrites et l’émergence de nouvelles pratiques collectives apparaît clairement (le chapitre 5 sur les systèmes de réputation – eBay, Slashdot – comme facteurs de coopération à grande échelle, est particulièrement intéressant), il semble parfois difficile de classer toutes ces pratiques sous le vocable, évidemment connoté, de « Coopération ». Entre un réseau de blogs, le partage de morceaux musicaux sur un réseau de pair à pair, l’installation d’un réseau Wi-Fi de quartier, le commentaire d’ouvrages sur Amazon et l' »essaim » d’adolescents en mouvement dans la ville, les démarches sont-elles si semblables ? La proximité des principes techniques entraîne-t-elle mécaniquement celle des démarches sociales ? Ne confond-on pas, parfois, des pratiques qui relèvent de la construction collective, de la consommation ou encore de la relation personnelle ou communautaire ?

Autrement dit, ce n’est pas nier la vitalité ni l’importance de ces phénomènes que de considérer que quelques manifestations réussies, une élection gagnée grâce aux SMS, une blogosphère et une trentaine de flashmobs (au départ largement composées de lecteurs de Rheingold, dans un intéressant phénomène de prophétie auto-réalisée), ne font pas nécessairement une « révolution sociale ».

Howard Rheingold en est conscient, qui soulève à plusieurs reprises des questions nécessaires. Les risques qu’il souligne méritent réflexion : surveillance généralisée, disparition de la sphère privée concomitante avec la privatisation de l’espace public, nouvelles formes d’incivilité et de criminalité, tyrannie de la connexion et de l’urgence… Après beaucoup d’autres, il décrit aussi le conflit toujours vif entre une approche « média », qui considère l’utilisateur avant tout comme un consommateur, et un monde plus ouvert, dans lequel l’innovation émerge des utilisateurs eux-mêmes, auxquels les technologies confèrent un pouvoir nouveau d’initiative et de création.

Foisonnant, écrit dans une langue fluide, Smart Mobs est un livre passionnant autant pour ce qu’il contient que pour ce qu’il ne contient pas. Rheingold s’intéresse à tout ; il ouvre une piste nouvelle toutes les deux pages. Son livre contraindra ceux qui cherchent à comprendre la « société de l’information » à reprendre nombre de leurs analyses qui datent du temps où l’internet se pensait comme un monde à part. Il donnera aussi – nous l’espérons – envie à ses lecteurs d’en combler les inévitables lacunes. Avec, d’ailleurs, le soutien de l’auteur lui-même, qui a fait de son blog smartmobs.com une mine d’information et de discussions, une petite foule intelligente qui réfléchit aux smart mobs.

Foules Intelligentes – La révolution qui commence (titre original : Smart Mobs – The Next Social Revolution)

M2 Editions, 2005

302 pages, 20 euros

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2 commentaires

  1. Une marque française de chaussure, HASLEY je crois, annonçait début mars la chaussure intelligente bourrée d’électronique dont tous les média (TV et presse écrite) se sont fait l’écho. Quinze jours plus tard ADIDAS faisait de même. Qu’en pensez vous ? Gadget marketing, « concept shoes » comme l’annonce le MIDEC ou début de l’équipement intelligent ?

  2. La chaussure adidas_1 comporte une puce qui adapte l’amorti à la corpulence du coureur et au terrain. Elle sait donc calculer, mais pas communiquer : ce n’est pas vraiment ce dont parle Rheingold qui s’intéresse à la dimension sociale de ces technologies. Mais bien sur, d’une part, les technologies sont en partie communes – et d’autre part, il y a tout de même une dimension sociale : « t’as vu ma chaussure intelligente (à 250 dollars) ? »

    Si l’on en croit les rares informations disponibles en ligne, la « chaussure intelligente » de la PME normande Hasley (pas la peine de chercher sur leur site, il n’en parle pas !) serait d’une autre trempe. La puce située dans le talon, contre le pied (ou la chaussette…) intègrerait un système de positionnement GPS et des capteurs destinés à mesurer la tension, le rythme cardiaque, etc. Il faudra bien, ensuite, qu’elle communique avec quelque chose, par exemple le mobile du marcheur. Alors tous les scénarios deviennent possibles.

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