Ordinateurs « simplifiés »  : nouvelle vague, ou régression  ?

Après avoir longtemps fait l’objet d’études et rapports en tous genres, les exclus de la « fracture numérique » sont-ils en passe de constituer un nouveau marché ? C’est ce que pourrait laisser penser les lancements successifs, ces derniers mois, de plusieurs PC « simplifiés ».

Quelques chiffres, pour commencer. Le n° de mars 2005 d’INSEE Première, publications de l’institut national des statistiques, avance que début 2004, 45 % des foyers français disposaient d’un ordinateur (soit trois fois plus qu’en 1996) et que 31 % étaient abonnés à l’internet (cinq fois plus qu’en 1999). Comme d’habitude, l’INSEE relève également que plus on était vieux, moins on était équipé, que les diplômés de l’enseignement supérieur étaient quatre fois plus équipés que les sans diplômes, ou encore que les ouvriers étaient deux fois moins équipés en ordinateurs, et trois fois moins connectés à l’internet que les cadres.

Deux ménages sur trois n'ont pas accès au NetComme le note Philippe Cazeneuve, sociologue spécialiste de l’Ingénierie pédagogique appliquée aux TIC et vice-président de CRéATIF (Collectif des Réseaux d’Accès aux Technologies de l’Information en France), au lieu de titrer « Un ménage sur deux possède un micro-ordinateur, un sur trois a accès à internet« , l’INSEE aurait tout aussi bien pu écrire « Deux ménages sur trois n’ont pas accès à internet ». Ou encore, et sur la base d’une étude de Mediamétrie datant elle aussi de mars 2005, que le taux de croissance du nombre d’internautes a chuté de 50 % puisqu’il est passé de 20 % entre 2002 et 2003 à (seulement) 9 % entre 2003 et 2004. Cazeneuve note par ailleurs qu’aux USA, « le taux d’internautes à domicile a atteint 60 % de la population« , mais qu’il stagnait depuis fin 2001, pis : il ne cesse de diminuer depuis 2004 !

La Sofres vient pour sa part de rendre publique une étude d’autant plus instructive qu’elle ne s’intéresse pas seulement à l’équipement des Français, mais à l’usage qu’ils font des ordinateurs et connections internet. Si 60 % de nos concitoyens « allument « régulièrement ou tous les jours » un ordinateur« , le chiffre passe à 90 % chez les diplômés du supérieur et les 18-24 ans, « alors que cette situation ne concerne que 13 % des plus de 65 ans et des non diplômés« . De même, si 33 % des Français se connectent à Internet quotidiennement, « ce taux varie de 83 % parmi les 18-24 ans à 9 % chez les 65 ans et plus« . 29 % des ménages les plus modestes possèdent un ordinateur (contre 7 % en 1996), la moitié d’entre eux étant reliés à l’internet, mais ils « restent deux fois moins équipés et trois fois moins connectés que le quart le plus riche (52 % connectés contre 80 % du quart des plus aisés)« , confirmant, s’il en était besoin, le fait que la fracture numérique n’a pas tant décru que cela.

Pour beaucoup d’acteurs, notamment dans le domaine de l’action sociale, ainsi que pour certaines entreprises, ce qui freine le plus l’adoption des outils informatiques ne tient pas tant au prix des ordinateurs et abonnements à l’internet qu’à la complexité des outils et services proposés. La « Charte pour l’inclusion numérique et sociale » exprime bien cette approche.

A l’assaut de la « fracture numérique »

Ordissimo, qui se présente comme « l’ordinateur le plus simple du monde« , se fonde sur la même analyse. Son objectif : permettre à tout quidam, sans compétence informatique particulière, d’accéder à l’internet, d’envoyer et recevoir des e-mails, d’utiliser un traitement de texte, un tableur et de consulter des photos. Et guère plus. Son interface graphique et son clavier ont eux aussi été simplifiés de sorte que l’ouverture des logiciels, ainsi que les fonctions copier, coller, etc., soient lancées grâce à de (grosses) icônes ou via des touches particulières, sans menus compliqués, ni raccourcis clavier. Il peut être livré « clef en main », abonnement Internet, installation à domicile et découverte d’Internet compris à partir de 395 euros (sans écran), ce qui, à défaut d’en faire un PC « bon marché », ne devrait pas rebuter les personnes qui, seniors ou rétifs aux bidouillages informatiques, constituent le cœur de cible d’Ordissimo.

WebootiWebooti, pour sa part, est un monobloc au design ludique (en fait, un ordinateur portable recyclé et reconditionné) qui propose, en option, une tablette graphique en lieu et place du clavier, et vise en premier lieu les enfants en bas âge, mais aussi les centres sociaux éducatifs, prisons, maisons de retraites et personnes handicapées. Ciblant clairement les exclus de la fracture numérique, MiNiNeT -en référence au Minitel- témoigne pour sa part d’une réflexion encore plus poussée. Son concepteur, Dominique Dardel, est coordinateur pour les nouvelles technologies au centre social de Belleville, et s’est donc basé sur son expérience auprès de populations souvent exclues de la révolution des PC. MiNiNetPartant du constat que 10 % à peine des potentialités des ordinateurs sont réellement utilisées, et considérant que le temps d’appréhension et de prise en main du matériel et des logiciels est ce qui rebute le plus les « exclus du numérique », Dardel a cherché réduire le PC à sa plus simple expression. En l’occurrence, un traitement de texte, un tableur, un navigateur web et un client de messagerie électronique. Avec, en sus, deux ports USB permettant d’y connecter une imprimante ou une clef USB (afin d’y stocker ses données personnelles), une antenne WiFi afin de pouvoir partager entre plusieurs MiNiNeT un seul et même accès ADSL (car une chose est d’acheter un PC, une autre est de pouvoir s’abonner au Net), et en option une webcam et la téléphonie par IP, le tout pour 3 à 400 euros (sur la base d’une production de 10.000 appareils), écran -plat- compris, le MiNiNet étant lui aussi un monobloc, conçu par des élèves de l’ Ecole nationale supérieure de création industrielle (ENSCI).

Mais PME et acteurs sociaux ne sont pas les seuls à s’intéresser au concept de PC « simplifié », d’autant qu’on estime à ce jour qu’un peu plus de 10 % « seulement » de la population mondiale a accès à l’internet, et à un peu moins de 700 millions le nombre des utilisateurs de PC. En octobre dernier, Steve Ballmer, PDG de Microsoft, déclarait ainsi qu’il fallait développer des ordinateurs à 100 dollars, plus légers et économiques, à destination des pays émergents. Ce projet repose pour partie sur des motivations économiques. D’une part, « aujourd’hui, ceux qui devraient payer pour utiliser nos logiciels ne le font pas« . Selon la Business Software Alliance, qui réunit les principaux éditeurs de logiciels, alors que le taux moyen de « piratage » des logiciels est de 36 %, il s’élèverait à 70 % dans les pays de l’Est, 55 % au Moyen-Orient et en Afrique, et 53 % dans la région Asie-Pacifique (avec des pointes à 92 % pour la Chine et le Vietnam, et 73 % en Inde). D’autre part, dans ces pays, l’engouement pour l’informatique et l’internet se déploie surtout dans les cybercafés, dont l’essor est tel que Ballmer dénombre « cinq fois plus d’utilisateurs de comptes Hotmail que de PC dans les pays tels que l’Inde et la Chine« . Ce qui, couplé avec les chiffres de la population de ces pays, laisse augurer de fructueuses perspectives de développement. Comme il l’avait rappelé peu avant dans un mémo envoyé aux salariés de Microsoft, s' »il nous a fallu plus de 20 ans pour en arriver au chiffre de 600 millions d’utilisateurs de PC, je m’attends à ce que d’ici 2010 nous atteignions le chiffre d’1 milliard« , estimation que confirment d’ailleurs IDC et Gartner.

Depuis cette déclaration, deux projets d’ordinateurs à 100$ ont été annoncés. A la différence des PC simplifiés « made in France », ils cherchent donc non seulement à faire baisser le prix de revient, mais aussi à résoudre les problèmes inhérents aux difficultés d’accès à l’électricité dans les pays émergents. Le premier, SolarLite, en aluminium recyclable, de la taille d’un gros livre et pesant un peu plus d’un kilo, fonctionnera sur du courant 12 volts et pourra donc être alimenté par un panneau solaire, une batterie de voiture ou encore une dynamo de bicyclette. Annoncé pour fin 2005, il ne comportera ni écran, ni clavier ni souris, ce qui relativise d’emblée son prix affiché de 100$, par ailleurs conditionné au fait qu’il en soit commandé au minimum 100 000 unités.

Le second va encore plus loin puisqu’il s’agit d’un ordinateur portable, sobrement baptisé 100$ laptop, compatible WiFi, doté de ports USB et dont la batterie pourrait être rechargée avec une manivelle. L’écran étant ce qui coûte le plus cher dans un portable, cinq alternatives sont à l’étude, dont celles d’y substituer, soit un mini rétroprojecteur, soit un système d’encre électronique. Initié par Nicholas Negroponte, célèbre fondateur du magazine Wired et du MediaLab au MIT, le projet se singularise ainsi par son volet recherche et développement, plusieurs autres professeurs du MIT y étant associés. Annoncé en janvier dernier au Forum économique mondial de Davos, il a d’ores et déjà reçu le soutien financier de plusieurs sociétés (dont AMD, Google et le groupe News Corp. de Rupert Murdoch), Negroponte allant jusqu’à déclarer que « de toute ma vie, c’est le premier projet où je n’ai pas eu à me préoccuper des financements« . Voire : Negroponte, qui estime que le portable sera commercialisable fin 2006, avance en effet que le prix plancher de 100$ ne pourra être atteint que s’il est commandé sur la base d’un million d’unités. Aussi louable que soit ce projet, et en attendant d’en voir le ou les prototypes, il lui restera donc à convaincre les autorités de grands pays tels que la Chine ou l’Inde de débourser quelques 100 millions de dollars, ce qui est loin d’être gagné…

Diminuer pour mieux régner ?

Point commun de la totalité de ces PC, leurs systèmes d’exploitation, eux aussi simplifiés, sont basés sur des distributions GNU/Linux. Outre les substantielles économies réalisées du fait de l’absence d’acquisition de licences logicielles, cela permet aussi d’éviter à leurs utilisateurs d’avoir à gérer les nombreux problèmes de sécurité liés aux OS et logiciels estampillés Microsoft, qui contribuent souvent à déstabiliser les débutants en informatiques, tout comme les non-bidouilleurs. Et confirme le fait que GNU/Linux n’a rien à envier, en termes d’ergonomie et de simplicité, aux environnements Mac et Windows (cf., à ce titre, cette récente étude avançant que les débutants seraient même plus enclins à migrer vers l’OS libre que les habitués de Windows).

Autre point commun avec le MiNiNeT, SolarLite et le « 100$ laptop » sont eux aussi dépourvus de disque dur, au profit d’une mémoire flash (de 1 Go pour le « 100$ laptop »), bien moins onéreuse. Là où le bât blesse, c’est qu’à l’instar d’Ordissimo, leurs utilisateurs ne pourront pas, a priori, installer d’autres logiciels que ceux qui auront été préinstallés. Les concepteurs de SolarLite avancent que cela évite aux utilisateurs d’avoir à se préoccuper de maintenance, tout en leur évitant nombre de problèmes de sécurité (virus et autres malwares ne pouvant dès lors être activés, argument plutôt spécieux à mesure qu’ils sont sous environnement GNU/Linux, et donc largement exempts de tels problèmes). En tout état de cause, si l’absence de disque dur permet effectivement de réduire le coût de ces PC « simplifiés », le fait qu’il soit impossible de configurer soi-même son propre ordinateur leur confèrerait également un caractère de PC « limités ».

Car au nom de quoi aurait-on le droit d’interdire aux utilisateurs d’installer un logiciel, ou encore de mettre à jour ceux qui sont préinstallés ? Cela peut certes contribuer à faire des économies, mais à quel prix ? Outre les problèmes de sécurité que cela peut engendrer, l’un des principaux moteurs de l’informatique, et de l’internet en particulier, tient précisément en ce que leurs utilisateurs ont pu développer leurs propres usages en s’appropriant ces nouvelles technologies, en testant des logiciels ou en cherchant à les modifier. Nombreux sont ceux qui ont ainsi commencé par bidouiller leurs ordinateurs, tant d’un point de vue logiciel que matériel, ce que n’autorisent guère ces PC limités. Cela va aussi à l’encontre de la notion même des logiciels libres, dont ces ordinateurs font pourtant grand usage, et qui reposent entre autres sur la liberté offerte aux utilisateurs de modifier et d’améliorer le logiciel. Toute proportion gardée, cela renvoie aussi au projet TCPA/Palladium d’Intel et Microsoft, qui prévoit, sous couvert de sécurité informatique, de retirer à l’utilisateur une partie du contrôle de son propre ordinateur (à ce titre, Ordissimo peut ainsi être mis à jour à distance par ses concepteurs, et eux seulement).

Par ailleurs, et partant du principe confucéen selon lequel « quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson« , et plutôt que de chercher à vendre aux populations des pays émergents des PC certes neufs, mais « limités », pourquoi ne pas leur apprendre, et les aider, à recycler les tonnes de PC soi-disant obsolètes des pays occidentaux ? De nombreuses ONG, telles que Geekcorps, Deltalink, l’Internethon ou encore l’association ACTIF-France (qui emploie pour cela des chômeurs de longue durée et des jeunes sans qualification), effectuent depuis des années de tels « transfert de technologies » qui, non seulement contribuent à l’informatisation des exclus de la fracture numérique, mais limite aussi le gaspi (une bonne partie des PC mis au rebut étant encore, en tout ou partie, réutilisables).

Actif recyle et réinsère

Exception faite du problème de l’alimentation électrique, les deux principaux obstacles au recyclage tiennent, d’une part au coût de collecte, de reconditionnement et de transport, d’autre part aux mauvaises habitudes et pratiques occidentales en matière de recyclage des PC et d’effacement définitif de leurs données. Or, les 100$ affichés par les PC « simplifiés » ne couvrent pas non plus les frais de transport, et les PC recyclés -qui n’ont pas besoin, eux, d’être commercialisés sur la base de 100 000, voire d’un million d’unités- s’avèrent donc toujours bien moins onéreux -sans parler de la possibilité qu’ils puissent être reconditionnés localement. A ceci près que ce qui n’est pas forcément très compliqué au niveau d’une ONG le devient beaucoup plus d’un point de vue politique, et entrepreneurial, et que les perspectives de vente de nouveaux PC aux pays émergents, plus moteurs ou moins compliqués que le recyclage des produits high tech, risquent forts de tenir le haut du pavé. Et les grands constructeurs ne s’y trompent pas.

Ainsi, Via -dont une carte mère « écologique » équipera le SolarLite- vient d’annoncer le prochain lancement de Terra PC, un ordinateur à 250$ (sans écran ni clavier) destiné aux pays émergents. AMD -qui fournira le microprocesseur du « 100$ laptop »- avait pour sa part lancé le bal en annonçant, quelques jours après le discours de Steve Ballmer, le lancement en Inde, au Mexique et dans les Caraïbes, du Personal Internet Communicator (PIC). Issu d’un partenariat avec Microsoft, Seagate, Samsung et des fournisseurs de services internet (FSI) locaux, ce PC compact, lui aussi réservé aux pays émergents, est doté de quatre ports USB, d’un disque dur (non inscriptible) de 10GB, d’un modem interne et d’une suite logicielle basée sur le système d’exploitation Windows CE (que seuls les FSI, qui commercialisent les PIC, sont habilités à mettre à jour et configurer), le tout pour 185$ (ou 249$ avec écran).

Personal Internet CommunicatorCette initiative s’inscrit dans un programme intitulé 50×15 et lancé par AMD, qui estime qu’après 30 ans de course à la puissance et à la rapidité, la prochaine grande révolution de l’informatique consistera à faire de telle sorte que 50 % des habitants de la planète puisse accéder à l’internet d’ici 2015 (contre un peu plus de 10 % aujourd’hui). Dans la présentation de son programme, AMD précise que « cette approche repose sur une stratégie qui ne relève pas que de la seule bonne volonté, mais aussi des bonnes affaires » (« good business« ), dans le cadre d’un marché « à fort potentiel » estimé à 7,5 milliards de dollars en 2015.

L’ordinateur de bureau « limité », nouveau vecteur de progrès industriel

La course aux PC « simplifiés », sinon « limités », est donc lancée, et de façon industrielle. Et ce alors même que reviennent également en force les notions de « Network Computer » et autres « clients légers », comme en témoignent deux dossiers récemment publiés par le Monde Informatique et l’Informaticien, ou encore ce Requiem pour les PC d’entreprise, accusés d’être trop compliqués et vulnérables. S’ils ne visent ni les mêmes publics, ni les mêmes objectifs, il est troublant de constater qu’on y retrouve plusieurs éléments constitutifs des PC « limités ».

Lancé en 1995 par Larry Ellison, le concept de Network Computer (NC) se posait alors en alternative aux ordinateurs sous Windows (ou autre), au profit de clients tirant leur puissance du réseau, et non du système d’exploitation installé sur le PC. Héritier des ordinateurs centraux (mainframes) et des terminaux passifs, il fut longtemps présenté comme ce qui permettrait au grand public d’accéder à la puissance de l’informatique et de l’internet, sans avoir à devoir administrer un PC. A ceci près que les rares NC commercialisés n’ont jamais réussi à convaincre le grand public. Ce qui n’empêche pas Gartner de tabler, d’ici à 2006, sur une croissance annuelle de 20 à 25 % des ventes mondiales de ce que l’on nomme désormais des « clients légers« , ou PC « corporate ».

Commercialisés exclusivement auprès des PMI/PME, ces mini-PC « allégés », et sans disque dur, ont en effet l’insigne avantage d’interdire l’installation de quelque logiciel que ce soit (qu’il s’agisse d’un malware, ou encore d’un client de messagerie instantanée), et de pouvoir être mis à jour en administrant un seul ordinateur central, et non plus chacun des PC du réseau qu’il contrôle. Outre les économies réalisées (au point qu’il est possible d’externaliser la gestion d’un parc informatique, même si le coût des licences s’avère élevé), cette architecture permet également à des clients nomades de se connecter à ses données via un portail d’entreprise sécurisé. Les promoteurs de ce genre de solution avancent que cela contribue ainsi à optimiser le travail des salariés, les « clients » ne leur permettant pas de s’en servir pour autre chose que ce pour quoi ils sont payés. Ils reconnaissent cela dit que les utilisateurs peuvent se sentir « bridés », surtout s’ils disposaient auparavant d’un PC complet, mais la rationalisation des parcs informatiques serait à ce prix. Quitte à ce que cela passe par un cycle de formation visant, paradoxalement, à leur faire accepter l’idée qu’ils ont moins de possibilités qu’auparavant, mais peuvent quand même faire plus, ou plutôt mieux, avec moins.

Qu’il s’agisse des PC « simplifiés », ou des clients légers, « faire mieux avec moins » semble bien être le maître mot de ceux qui, au nom de la lutte contre la fracture numérique, d’impératifs économiques, voire de la sécurité, entendent ramener l’informatique à ses plus simples appareils, dotés de quelques logiciels seulement, sans disque dur et donc non paramétrables. Mais à trop vouloir brider les possibilités offertes aux utilisateurs, ils prennent aussi le risque d’être boudé par les consommateurs. Windows XP Starter Edition (XPSE), lancé en octobre dernier par Microsoft, entend ainsi proposer aux pays émergents une version moins onéreuse de son système d’exploitation, car bridée : entre autres limitations, elle ne permet pas d’utiliser plus de trois programmes en même temps et n’autorise les écrans qu’en 800×600. Après avoir repoussé sa sortie en Inde, Microsoft espérait le voir équiper le « PC Conectado » (littéralement PC connecté), lancé par le gouvernement brésilien afin d’aider les plus pauvres à acheter leur premier micro-ordinateur (pour environ 425 euros). Encouragées en ce sens par le MIT, les autorités brésiliennes viennent finalement d’opter pour un système d’exploitation libre. Un responsable de Microsoft reconnaissait lui-même il y a peu avoir du mal à imposer son OS bridé qui, selon Gartner, risque paradoxalement d’augmenter le piratage, au lieu de l’enrayer. Non seulement parce qu’il coûte 32$ alors qu’on trouve des copies pirates de Windows XP pour bien moins cher, mais aussi parce que les gens ont tout simplement envie de pouvoir faire « comme tout le monde », et pas d’être limités dans leur utilisation d’un PC, et encore moins au prétexte qu’ils utilisent un OS « conçu pour les pays en voie de développement ».

Simputer

L’échec du célèbre Simputer laisse à ce titre songeur : largement médiatisé depuis l’annonce de son lancement en l’an 2000, ce PDA indien, souvent présenté comme l' »ordinateur du pauvre« , sous GNU/Linux et de conception particulièrement innovante, visait à améliorer l’informatisation des populations, notamment rurales, qui ne pouvaient jusque là s’équiper en PC. Début avril, on apprenait qu’il ne s’en était vendu que 4000 exemplaires (contre un objectif initial de 300 000 à 500 000), et que 10 % d’entre eux seulement avaient été achetés afin d’aider des ruraux à s’informatiser. En cause, le prix des PC qui, tout comme celui des PDA, a beaucoup baissé depuis, mais aussi les autorités, qui, au lieu de soutenir le projet et d’acheter des Simputer, semblent préférer tabler sur les dons en matériels et logiciels émanant de grosses sociétés privées. Ironie de l’histoire, le principal débouché de ce PDA révolutionnaire s’avère militaire. L’armée indienne a en effet participé au développement d’une version dérivée du Simputer, le SATHI, faisant d’elle la quatrième armée au monde à doter ses soldats de PDA de combat. Sathi, un PDA sous GNU/Linux

Dernière inconnue, et non des moindres : à quoi rime le fait de proposer l’adoption massive d’ordinateurs individuels dans des pays où, comme le rapportait récemment Francis Pisani, les connections qui comptent ne sont pas tant entre individus qu’entre réseaux sociaux ? Car le succès des cybercafés et autres utilisations mutualisées des ressources informatiques dans les pays émergents ne relève pas que du seul coût, élevé, des PC, mais également de modèles sociaux et traditionnels plutôt éloignés du modèle individualiste, sinon consumériste, occidental. Des chercheurs d’Intel, qui ont passé trois ans à enquêter dans le monde entier sur les modèles économiques et sociaux et leurs impacts sur la fracture numérique, estiment ainsi qu’il s’agit tout autant, sinon plus, de réfléchir en terme de développement des réseaux (sociaux, informatiques et de télécommunications) que de proposer à ces pays d’adopter notre modèle occidental basé sur l’acquisition « individuelle » de produits de grande consommation.

À lire aussi sur internetactu.net

9 commentaires

  1. La barrière psychologique des 100$ pour un ordinateur semble effectivement très loin… mais pas irréalisable. En fait, il suffit de se placer dans une logique industrielle pour se rendre compte que tout est possible, c’est juste une question d’arithmétiques. Qui aurait cru il y a quelques temps que le champion du monde de F1 pourrait commercialiser des voitures neuves à moins de 5.000€ ?

    Il me semble que c’est dans un article du Wired Magazine où une personnes interrogées donnait un début de réponse à ce problème de coût de fabrication pour l’ordinateur à 100$ : « Il suffit de passer des commandes qui se comptent en millions ! ». Et quand on regarde les marchés-cibles (Chine, Inde…) on se dit que finalement c’est peut-être possible.

    /Fred

  2. Je trouve l’article un peu pessimiste. Moi je trouve ca top qu’on administre la machine à distance pour l’utilisateur. Ca me souale de passer mon temps à « bidouiller » mon ordi.

    Les débutants ont juste besoin d’un truc qui tourne sans se poser de questions. ceux qui veulent plus technique, s’achete un PC adapté a leur besoin.

  3. Ma mère a acheté un ORDISSIMO et en est très contente. Je suis OK avec DJTOF car ca m’évite d’aller toute les semaines me faire**** à tout réinstaller et expliquer!
    Par conter, à ma connaissance sur cet ORDISSIMO, c’est l’utilisateur qui fait la mise à jour et pas les concepeteurs. Heuresement sinon j’aurai jamais acheté la machine!

  4. Pour ce qui est de l’arithmétique, une chose est que 1 million de personnes achètent, chacun, un portable à 100$, une autre est de convaincre un ministère d’acheter 1 millions de portables à 100$…

    Je ne sais si je suis pessimiste, je dirais plutôt sceptique : une chose est de ne pas avoir envie de « bidouiller », une autre est de limiter les possibilités offertes aux utilisateurs, et je n’ai toujours pas compris pourquoi on interdirait aux gens d’installer ou mettre à jour des logiciels : les PDA utilisent eux aussi des mémoires flash, ils sont très simples d’utilisation et rien n’empêchent leurs utilisateurs d’installer des logiciels ! Pourquoi cela serait-il le cas avec ces PC « simplifiés » ?

    Enfin, pour ce qui est d’Ordissimo, c’est l’un de ses concepteurs qui m’a déclaré qu’ils étaient les seuls à pouvoir effectuer des MAJ…

  5. Pour avoir essayé au moins trois fois d’avoir acheté un Simputer, l’échec du projet ne tient pas tant à une mauvaise idée ou une mauvaise réaction du public qu’à une mauvaise mise en marché. Quand on est pas capable de l’acheter, faut pas s’attendre à en vendre.

    Ni Simputer, ni leurs compagnies licenciées n’avaient de mise en marché digne de ce nom. Leurs plans n’ont jamais comporté de mise en marché et c’est là que ça se passe. Rares sont les universitaires capables de faire des affaires dures et sans prestige comme de la vente. Ce n’est pas souvent que l’on trouve un Muhammad Yunus – Banque Gramee. Actuellement, ce ne sont pas plus de nouvelles idées dont nous avons besoin, des millions sont bonnes et sont oubliées, ce sont des idées mieux diffusées. : )

  6. Je suis dubitatif aussi.
    Il me semble que l’ordinateur d’aujourd’hui (2005) est un dispositif qui est exactement sur la ligne d’équilibre (le compromis) entre services offerts et complexité d’utilisation. Autrement dit on n’en est pas encore à la Twingo. C’est-à-dire que l’ordinateur n’a pas encore atteint sa maturité et qu’il faudra souffrir quelques années dans cette course poursuite entre évolution et usabilité. D’ailleurs on le voit bien avec la clef USB, rappelons-nous qu’il y a seulement 3 ans elle était très peu répandue. Elle résulte de la rencontre de 2 innovations : l’USB (innovation en normalisation) et les mémoires flash (innovation technologique).
    Nous sommes encore en phase non seulement de création d’usages mais de création de nouveaux dispositifs supports d’usage (la clef USB, la photo numérique).
    Il semble donc difficile de tout faire en même temps de façon pleinement satisfaisante, création de nouveaux usages et stabilisation des dispositifs numériques supports des usages (ordinateurs qu’il n’est pas possible de faire évoluer).
    Si j’achète un ordinateur à 100$ aujourd’hui, l’utiliserai-je toujours en l’état dans 5 ans ??? Pour une voiture la réponse est oui. J’ai personnellement une Clio qui date de 1997.
    Alors que depuis 1997, j’ai eu plusieurs ordinateurs (au moins 3).
    Tant que nous ne serons pas sur des cycles similaires, il me semble illusoire de croire que des ordinateurs (bridés ?) à 100$ auront des diffusions significatives.

  7. le problème avec les ordinateurs simplifiés c’est qu’ils ne fonctionnent pas sur windows. Alors pour dépanner ou évoluer c’est la galère !
    Il vaut mieux un logiciel qui simplifi l’utilisation de l’ordinateur. Une intrface à windows qui retire son aspect confus, et donne de l’aisance en informatique du type aiséo. C’est en tout cas la solution la plus facile à installer et la moins chère. Pour simplifier c’est e-mails, c’est parfait.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *