Notre réseau social est-il cognitivement limité ?

C’est ce que pensait l’anthropologue britannique Robin Dunbar lorsque, dans L’hypothèse du cerveau social (.pdf) il évaluait à 150 la limite cognitive du nombre de personnes avec lesquels un individu peut entretenir des relations stables. Or, selon le fondateur de Facebook que cite le blog du New Scientist, notre nombre d’amis sur ce site social tourne en moyenne entre 125 et 130 personnes. Bien sûr, nous sommes capables de nous rappeler de plus de contacts que cela, et Facebook n’agrège qu’imparfaitement nos relations (entre ceux qui ne sont pas vraiment des « amis » et nos amis qui ne sont pas présents sur la plateforme). Reste à savoir si les sites sociaux repoussent cette limite ou ne font que la refléter ? Avec combien de personnes sommes-nous capables d’entretenir des relations actives ?

L’occasion pour Gord Hotchkiss, président de l’agence de marketing Enquiro, de s’interroger sur les implications de ces limites cognitives à l’heure des relations électroniques. « Théoriquement, la réduction de la friction avec un réseau social en ligne devrait élargir exponentiellement notre cercle de connaissances sociales », explique-t-il, en soulignant que les télécommunications nous affranchissent des limites géographiques et sociales de nos réseaux relationnels traditionnels. « Notre base de données sociale peut être immense. (…) Mais c’est lorsque nous prenons la décision de nous engager dans une amitié ou une relation sociale plus active que la limite du nombre de Dunbar s’applique. » Il nous faut pour cela distinguer les groupes du réseau. Selon une étude de Christopher Allen, sur la taille optimale des groupes, nous trouvons beaucoup de satisfaction dans les petits groupes (12 à 15 membres, que Dunbar appelle des « bandes ») et dans les très grands groupes.

Pourtant, que ce soit en permettant de voir les différentes « bandes » auxquelles on appartient ou la vaste kyrielle des personnes qui ont entendu parler de nous (dans le cas d’un usage très souple de la gestion de ses relations), force est de constater que « les réseaux sociaux en ligne ne savent pas vraiment augmenter le nombre de nos relations sociales ». Pourquoi ? Parce que si on peut maintenir une relation via des canaux numériques, pour la décision initiale de s’investir, il n’y a pas de substitut au face à face ! « Quand nous décidons d’accorder notre confiance ou pas à quelqu’un, d’en faire notre ami, nous avons besoin de lire le langage du corps et de nous intéresser à tous les signes non verbaux. Pourquoi cette confiance est-elle importante ? Parce que, inconsciemment, nous jugeons souvent notre investissement par sa réciproque potentielle. Si nous payons une bière à quelqu’un, nous voulons être sûrs qu’à un certain point, il nous payera une bière. C’est l’essence de la confiance », explique Gord Hotchkiss. Le professeur Will Reader de l’université de Sheffield n’a-t-il pas d’ailleurs remarqué que 90 % des « amis Facebook » que nous considérons comme « proches » sont des gens que nous avons un jour physiquement rencontrés.

Mais le vrai intérêt pourrait être ailleurs. Pour Gord Hotchkiss, le plus intéressant dans les sites sociaux, est qu’ils permettent de prendre contact avec des connaissances de connaissances. Et c’est peut-être en cela qu’il nous aidera le plus à changer nos relations sociales. Notre graphe social en soit n’est pas intéressant (car limité), mais c’est accolé à ceux des autres qu’il révèle son potentiel.

Pour parodier une citation ancienne, je dirais : « Bien qu’on puisse y voir un paradoxe, mon réseau social résulte d’une démarche individuelle qui n’a de sens que pris collectivement ».

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7 commentaires

  1. Je pense justement que cette classe de logiciels sociaux, les Réseaux Sociaux en Ligne, permettent de nous affranchir des limites cognitives représentées par le nombre de Dunbar.
    Celui-ci avait fait un second calcul : considérant que l’épouillage collectif est la pratique de base permettant aux primates de créer du lien social, il avait montré que les groupes humains l’ont remplacé par le langage, bien plus économe en temps lorsque la taille des groupes explosent, et par conséquent aussi par la catégorisation (pas besoin de connaître personnellement un policier pour savoir comment réagir face à lui : il est catégorisé par son uniforme dans une classe « représentant de l’ordre »).
    De la même manière, les réseaux sociaux en ligne sont une nouvelle technologie (comme le langage) qui présentent des pratiques de création et de maintien du lien social, par exemple la pratique du commentaire public laissé sur un profil, qui sous-entend une acceptation de délivrer un message privé dans un espace public, visible de tous. Ces nouvelles pratiques sont très peu gourmandes en ressources, et peuvent être répétées au sein d’un groupe/Social Graph plus important.

    Par conséquent, nous pouvons désormais maintenir un lieu social avec un nombre d’individus plus important car la machine nous permet de gagner du temps, et de synthétiser (le NewsFeed de facebook est éloquent à ce sujet).
    Comme vous le soulignez, rien ne vaut une rencontre physique bien entendu (reste de l’épouillage collectif des autres primates ?). Mais après une rencontre physique, il est désormais plus facile de maintenir un réseau social étendu.

    J’ajouterai enfin que vous sous-estimez la portée des relations de coopération faible au sein même d’un réseau social : un follower sur twitter qui répond à une question est intégré au réseau social, et pourtant son apport social est minime. Faible coût d’interaction, donc élargissement du réseau social. Bien sûr, ce type d’interaction est dévalorisé par nos habitudes hors-ligne qui imposent des rencontres physiques…

  2. Merci Thibaud. Je comprends bien votre position, si je me réfère à cette interview. Je pense également, que les sites sociaux devraient nous permettre d’élargir la taille de nos réseaux sociaux, parce qu’ils permettent de diminuer les frictions sociales et géographiques et les limites de la rencontre physique.

    Reste que pour l’instant ce n’est pas si sûr et qu’entre refléter un état et le dépasser, il nous faudra peut-être quelques générations d’outils pour y parvenir, sans compter que la granularité de ces outils est encore bien frustre pour nous permettre d’y voir clair dans la qualification de ce qu’on partage avec notre réseau social.

    Bien sûr, les sites sociaux favorisent l’élargissement de notre réseau relationnel par l’élargissement des liens faibles et la facilité avec lesquels ils sont agrégés via ces outils. Mais ce type de rapport, lâche, ténu, ne correspond pas vraiment à ce qu’évoquait Dunbar, qui parle de relations stables – pour ne pas dire fortes.
    C’est tout à fait je crois la différence entre les relations faibles et fortes. Les relations faibles peuvent certes avoir des impacts très forts sur nos vies, c’est d’ailleurs ce qu’illustrait la démonstration de Granovetter. Mais elles n’en restent pas moins faibles, éloignées, distantes.

    Peut-on vraiment tirer une conclusion sur la sociabilité d’une personne si elle affiche 130 amis ou 3000 sur Facebook ?

  3. Je ne résiste pas à signaler le commentaire de Jean Zin dans sa remarquable revue de presse mensuelle sur Transversales :

    « On pouvait croire naïvement que “théoriquement, la réduction de la friction avec un réseau social en ligne devrait élargir exponentiellement notre cercle de connaissances sociales”. C’est un peu comme la croyance qu’un pouvoir totalitaire pourrait tout savoir grâce à la technique mais en fait, on ne peut augmenter notre nombre de relations ni le nombre d’informations traitées par chacun (il y a substitution des nouvelles sources d’information aux anciennes plus qu’elles ne s’ajoutent) et contrairement à ce qu’on croit la multiplication des informations est un facteur de liberté qui augmente notre ignorance bien plus qu’il ne complète notre savoir.

    Quand à la prépondérance des relations de face à face on peut y voir un besoin de l’espèce mais il me semble qu’une raison essentielle qui distingue un e-mail d’un coup de téléphone et encore plus d’une réunion physique c’est qu’il est trop facile d’éviter la relation électronique alors qu’on est obligé de répondre au téléphone et que dans une réunion il faut être présent aux autres. C’est le caractère « inévitable » de la présence physique, plus que les phéromones, qui en fait une présence pleine que ne remplaceront jamais les relations virtuelles dont les vertus sont inversées par rapport à la proximité des corps car les relations lointaines sont par contre toujours accessibles, en ligne, et souvent d’autant plus complaisantes qu’elles ne connaissent de nous que ce que nous voulons bien en laisser paraître… »

  4. Non seulement notre réseau social est cognitivement limité, mais en plus, selon le professeur Cameron Marlow cité par The Economist, un utilisateur moyen de Facebook doté de 120 amis, ne communique vraiment qu’avec un peu moins d’une dizaine. Sur les sites sociaux, les gens ne réseautent pas plus que les autres : ils gardent le même cercle restreint d’intimes qu’ils ont toujours avec eux.

  5. Mr Guillaud, je ne suis pas d’accord avec cette interprétation de l’article de Dunbar, comme que je l’ai expliqué quelque jours avant la parution de l’article de The Economist : http://habeashabeas.blogspot.com/2009/02/le-nombre-de-dunbar-le-marketing-et-les.html
    A noter que Danah Boyd, la spécialiste mondiale des adolescents sur les réseaux sociaux, a aussi condamné cet utilisation abusive des travaux de Dunbar :
    http://www.zephoria.org/thoughts/archives/2009/03/02/when_research_i.html

  6. @ThibaultThomas. Oui, j’ai lu votre article et celui de danah. Et vous avez tous deux raison de dire qu’on utilise Dunbar trop facilement, en simplifiant son propos. Je vais tenter d’approfondir les résultats, en évitant cette référence un peu simpliste aux propos de Dunbar… Merci.

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