#pdlt : PowerPoint, voilà l’ennemi !

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission. Désormais, vous la retrouverez toutes les semaines aussi sur InternetActu.net.

La lecture de la semaine, il s’agit d’un article du New York Times paru dans l’édition de lundi et intitulé : « Nous avons trouvé l’ennemi. Et c’est PowerPoint ». Article assez drôle dans lequel la journaliste Elisabeth Bumillrer analyse le rôle de PowerPoint, le logiciel de Microsoft – qui permet de fabriquer des slides avec des schémas, des courbes, des chiffres, et de les projeter à partir de son ordinateur pendant des réunions,- dans la vie militaire américaine.

L’été dernier, commence par raconter Elizabeth Bumiller, à Kaboul, pendant un briefing, on a présenté au Général Stanley MacChrystal, qui dirige les forces américaines et de l’OTAN à Kaboul, une slide censée représenter toute la complexité de la stratégie militaire américaine. Et ce schéma ressemblait à un plat de spaghettis. « Quand on aurons compris cette slide, fit remarquer le général MacChrystal, nous aurons gagné la guerre » ce qui fit éclater la salle de rire. Depuis, le schéma a fait le tour du web. Comme un insurgé, explique la journaliste, PowerPoint s’est infiltré dans la vie quotidienne des hauts gradés au point de devenir une quasi-obsession.

Powerpointmilitaire
Image : Le PowerPoint montrant la complexité de la stratégie militaire américaine.

Le temps passé sur PowerPoint est devenu une blague récurrente dans les couloirs du Pentagone, en Irak et en Afghanistan. « PowerPoint nous rend bêtes » a dit le général James Matis, des Marines, pendant une conférence militaire qui avait lieu le mois dernier en Caroline du Nord. Lors de cette même conférence, le général de brigade MacMaster, qui avait banni PowerPoint de ses présentations lorsqu’il dirigeait en 2005 la sécurisation de Tal Afar au nord de l’Irak, a ajouté que PowerPoint était une menace intérieure. « C’est dangereux parce que cela crée l’illusion de la compréhension et l’illusion du contrôle », a-t-il précisé à la journaliste. « Certains problèmes du monde ne sont pas réductibles à des schémas. » Toujours d’après le Gal MacMaster, le pire danger de PowerPoint n’est pas les graphiques en plat de spaghettis, mais des listes fermées d’objectifs qui ne tiennent pas compte des interconnexions avec les questions économiques, politiques ou ethniques. « Si vous séparez la guerre de tout cela, explique le Général, ça devient un exercice de tir. »

Les hauts gradés disent que derrière les blagues au sujet de PowerPoint, il y a un souci sérieux, celui que le logiciel empêche la discussion, la pensée critique et une prise de décision réfléchie. Sans compter le fait qu’il attache les jeunes officiers – qu’on appelle les PowerPoint Rangers (en référence au Power Rangers) – à la préparation quotidienne de ces slides, que ce soit pour une réunion conjointe à Washington ou un briefing de reconnaissance dans une poche du fin fond de l’Afghanistan. Ce que la journaliste confirme par des témoignages, dont celui d’un lieutenant en poste en Irak racontant qu’il passait la plupart de son temps à fabriquer des slides sur PowerPoint, pour le moindre de ses actes sur le terrain. Le logiciel est donc profondément enraciné dans la culture militaire américaine : dans les briefings matinaux qui sont adressés à Robert Gates, le Secrétaire d’Etat à la Défense ; dans ceux auxquels assiste le Général Petraeus, qui supervise les guerres en Afghanistan et en Irak, qui dit apprécier le logiciel pour les cartes et les statistiques qu’il permet de visualiser, tout en avouant que rester assis à écouter un briefing en PowerPoint relève de l’agonie… Le général MacChrystal a deux briefings PowerPoint par jour, plus trois autres dans la semaine. Etc. Etc. Jusqu’au président Obama lui-même. « Même s’il y a des retours de bâtons de PowerPoint, je ne vois pas de raison qu’il disparaisse de si tôt », dit un autre officier.

On se repose sur la capacité du logiciel à ordonner un monde désorganisé. Les responsables militaires estiment que les slides comportent moins d’informations que 5 pages rédigées et qu’elles soulagent celui qui fait le briefing de polir une argumentation fournissant un point de vue à la fois analytique et persuasif. Imaginez, dit la journaliste, des avocats présentant leurs arguments à la Cour Suprême avec des slides…

La conclusion du papier du New York Times est terrible. Les officiers, explique Elizabeth Bumiller, disent que PowerPoint est parfaitement adapté quand le but du briefing est de ne pas donner d’information, comme dans le cas des réunions qui sont organisées pour les journalistes. Ces réunions durent 25 min, avec 5 min à la fin pour les questions de ceux qui ne se sont pas endormis entre temps. Ces présentations PowerPoint sont connues pour leur aptitude à, selon les mots d’un interviewé, « hypnotiser les poules ».

Cette charge contre PowerPoint n’est pas nouvelle. Milad Doueihi me rappelait les articles et le livre de Edward Tufte qui, il y a presque une dizaine d’années, dénonçait déjà le réductionnisme de la pensée par PowerPoint. L’intérêt de cet article est de le mettre en scène dans un milieu moins visible que le management par exemple (voir l’article récent d’InternetActu sur ce sujet), celui de l’armée. Et de le mettre en scène dans un milieu où les conséquences d’une pensée simplifiée sont autrement plus inquiétantes.

Alors bien sûr, PowerPoint est moins la cause que la conséquence d’une vision schématique et simplifiée, mais l’article d’Elisabeth Bumiller nous rappelle à quel point les formes d’expression de la pensée conditionnent la pensée même. Une pensée PowerPoint n’est sans doute pas ce à quoi on puisse rêver de mieux. Mais on peut se poser la question avec d’autres formes de pensée qui sont actuellement produites par les réseaux. Et à la cartographie en particulier. Le Web permet de cartographier : cartographier les avions en train de voler, cartographier les flux, cartographier les controverses, cartographier les concepts. Tout le monde cartographie tout. C’est beau, c’est assez exaltant. Mais il serait intéressant de réfléchir à ce que produit une pensée qui spatialise à ce point.

Xavier de la Porte

L’émission du 30 avril 2010 était consacrée au sujet de la guerre avec les nouvelles technologies, avec Jean-Pierre Mauny, directeur adjoint de l’Institut des relations internationales et stratégiques et Denis Sieffert, directeur de la rédaction de Politis. Une émission à réécouter en différé ou en podcast sur le site de Place de la Toile.

placedelatoile

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7 commentaires

  1. Article fort intéressant !
    Selon moi, ce n’est pas l’outil qui est en cause, mais l’usage qu’on en fait.

    Découvrez par exemple comment Lawrence Lessig utilise PowerPoint pour soutenir ses thèses :
    http://blogs.technet.com/backstage_2010/archive/2009/12/30/l-art-de-pr-senter-et-de-convaincre-son-auditoire-exemple-de-lawrence-lessig.aspx

    Mais c’est vrai que les Lawrence Lessig sont rares et que beaucoup d’entre nous estiment que le « job » est fait une fois sa slide pondue (pour les poules)…

  2. Je suis un peu surpris par l’accent que l’article met sur la dimension graphique de cette supposée Pensée-Powerpoint (graphique plus que cartographique, car la diffusion accélérée de la métaphore cartographique pour désigner des techniques graphiques, exemple type les mind maps et la cartographie mentale, me semble générateur de confusion.

    Powerpoint est autant et même surtout un outil de gestion temporelle d’un exposé. Il contribue à une standardisation du découpage de la communication, de son organisation chronologique, du rythme de son raisonnement. On sait par exemple qu’en moyenne une diapo est égale à une minute. C’est cette dimension temporelle, intrinsèque à Powerpoint, qui peut générer l’ennui et la répétition, et non dans les graphiques qui n’ont pas par nature à être illisibles.

  3. POWERPOINT, UN LOGICIEL STUPIDE POUR CEUX QUI LE SONT DEJA

    Evènement dans le Landerneau du management et de la communication ! Un certain Frank Frommer vient d’écrire un livre, « La pensée PowerPoint », qui n’est pas moins qu’une « enquête sur ce logiciel qui rend stupide ». Le management s’en relèvera-t-il ?

    Comme stupidité, il est difficile de faire mieux ! …en affirmant que PowerPoint rend stupide ! Comme si j’affirmais, dans un livre qui me rendrait peut-être célèbre, que le dictionnaire rend idiot. Un tel exercice de style est tout à fait défendable, la perversité n’ayant pas de limites dialectiques chez l’être humain.

    En fait, PowerPoint est un excellent OUTIL de présentation. On pourrait dire la même chose pour la langue et le langage parlé …ou le rétroprojecteur, le tableau papier ou noir, les pages imprimées ou, plus élaborés, le film, la vidéo, le diaporama. PowerPoint n’étant qu’un outil pour diaporamas très sommaires.

    Par contre, si l’on veut nous démontrer que PowerPoint FACILITE ET AMELIORE, parfois considérablement, LES TECHNIQUES DE MANIPULATION des publics à convaincre (« vaincre un con », excusez cette vulgarité mais c’est souvent le triste objectif de ceux qui ne s’en croient pas…), il est vrai que cet outil permet de réaliser plus facilement de très belles performances, en enfermant le public cible dans un spectacle passif, spécialement élaboré pour lui, dans le but d’obtenir les résultats que l’on escompte. Ce que les spécialistes nomment manipulation mentale par médias interposés, constatée quotidiennement avec la télévision dans les familles.

    Parfois, les résultats dépassent toutes les espérances. L’utilisation intensive de PowerPoint par le management chez France Télécom constitue un exemple flamboyant de réussite par l’utilisation de cet outil neutre, comme vecteur pour manipuler et contraindre …jusqu’à provoquer des suicides.
    On attend toujours que France Télécom porte plainte contre les concepteurs de PowerPoint…

    Plus sérieusement et de même qu’Esope disait que « la langue est la meilleure et le pire des choses », PowerPoint est un excellent outil de communication pouvant avoir les pires effets.
    Fallait-il un livre pour démontrer que PowerPoint est le miroir fidèle de la stupidité et de la perversité de certaines personnes ou organismes qui utilisent ce logiciel ?

  4. Ancien militaire j’ai dû subir un grand nombre de présentation PPT c’est vrai, l’armée américaine n’est pas la seule à souffrir d’un excès de ce type. Mais formateur et père de famille j’ai eu la surprise de découvrir que les forces armées françaises et américaines… ne sont pas les seules à souffrir de cet excès. En discutant avec mes enfants, étudiants, et en rencontrant d’autres jeunes au cours de mes activités professionnelles, j’ai découvert qu’un grand nombre d’entre eux utilisait une nouvelle unité de mesure pour quantifier le travail de révision avant des partiels. « telle matière ? oui c’est du boulot 1900 diapos, telle autre ? c’est plus facile 300 diapos…etc. Pour eux, il ne s’agit pas d’une ou deux présentation par semaine c’est une succession de présentations chaque jour. Quand certains enseignants ou formateurs ne peuvent pas terminer leur séance, faute de temps, pas de problème ils laissent sur l’ordinateur leur PPT qui « permettra aux étudiants de travailler la fin du cours sans problème »….
    J’ai pu avoir des échanges à ce sujet avec des enseignants. Dieu merci nous avons encore des formateurs qui considèrent PPT comme un outil et l’utilisent avec parcimonie. Mais j’ai vu aussi des gens étonnés : »comment peut on faire un cours sans PPT ? »
    Personnellement j’ai eu la chance de rencontrer il y a quelques années un militaire-formateur, JM, qui se déclarait comme étant un ‘anti-PPT’ bien sûr dans les faits il l’utilisait mais toujours de façon limitée. Il voulait d’abord et avant tout que ses stagiaires ou étudiants puissent réagir à ses propos et échanger avec lui. « Le formateur c’est moi, disait il, pas l’ordinateur ou le vidéoprojecteur »
    Ceci n’est qu’un témoignage

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