#pdlt : The Social Network ou comment filmer les nouveaux maîtres du monde ?

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission. Une lecture accessible chaque lundi matin sur InternetActu.net.

La lecture de la semaine n’est pas une lecture, mais dès la deuxième séance mercredi, je suis allé voir The Social Network, le film de David Fincher consacré à la naissance de Facebook. Ceux qui y sont allés auront reconnu la bande-annonce de ce film, qui retrace la fondation controversée du site qui vaut à son créateur, Mark Zuckerberg d’être à 26 ans le plus jeune milliardaire au monde.

Qu’en dire ? Pas d’un point de vue proprement cinématographique bien sûr, mais pour les sujets qui nous intéressent ici à Place de la toile.

D’abord, il est compliqué de conclure quoi que ce soit sur la réalité de ce qui nous est raconté par Fincher, et surtout par le scénariste Aaron Sorkin qui a fourni un script intangible. Le film n’ambitionne pas de dire la vérité sur Mark Zuckerberg et la création controversée de Facebook, il est inspiré d’un livre paru aux Etats-Unis en 2009, The Accidental Billionaires, livre écrit par un journaliste américain du nom de Ben Mezrich qui a reconstruit l’histoire en se fondant notamment sur les témoignages de trois jeunes étudiants de Harvard qui ont accusé Zuckerberg de leur avoir volé l’idée de créer un réseau social interne à Harvard. Certes, les producteurs du film ont eu accès à des informations supplémentaires fournies par les représentants de Facebook qui s’inquiétaient que le film soit à charge. Mais The Social Network n’est pas le fruit d’une enquête, il prend parti, il raconte une histoire dont un autre journaliste, David Kirkpatrick, auteur lui aussi d’un livre sur Facebook, a dit qu’elle n’était vraie qu’à 40 %. Autrement dit, on n’en est réduit à discourir sur des représentations.

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Malgré tout, ce film est intéressant par bien des aspects.

D’abord, un peu à la manière dont le fait Ariel Kyrou dans son livre, Google God, le film inscrit la naissance de Facebook dans un contexte très particulier qu’on a tendance à oublier aujourd’hui : celui d’une grande université américaine, Harvard. Avec tout ce que cela présuppose. Elitisme le plus assumé (d’ailleurs, la première scène du film montre Zuckerberg détaillant les indices de son génie à sa petite amie qui va s’empresser de le larguer), hiérarchies très formalisées entre les étudiants via les différentes fraternités qui peuplent le campus (toujours dans cette première scène, le personnage de Zuckeberg répète obsessionnellement son désir d’être accepté dans la plus fermée de ces fraternités), une très nette fonctionnalité des genres (après cette première scène, furieux de s’être fait largué, le personnage de Zuckerberg pirate les sites des fraternités, récupère les photos des filles du campus et créé en quelques lignes de codes un programme permettant aux garçons de les classer). Et, d’après le récit qu’en fait le film, Facebook s’inscrit dans ce contexte. En un sens, le site prolonge cette socialité propre aux campus de l’élite américaine : le fait de pouvoir accepter ou refuser des demandes d’amitié ou de créer des groupes permet de préserver les hiérarchies voire d’en créer d’autres – celles des fraternités -, le fait de pouvoir visualiser les réseaux d’amitiés préserve le caractère formel des relations, le fait de connaître la situation amoureuse des personnes, et des filles en particulier, clarifie les attentes. Bref, Facebook calque ses fonctionnalités premières sur celles qui sont nécessaires à la vie sociale d’un campus américain, le film ne cesse de le rappeler avec force. Et du coup, il fait ressurgir dans l’esprit du spectateur européen une question oubliée , comment un réseau aussi particulier s’est-il étendu au-delà des universités américaines, dans des milieux et des pays où les rapports entre les gens sont régis par des règles très différentes ? Ces questions The Social Network les repose à nouveau.

Autre aspect intéressant du film de Fincher. Il joue constamment d’un parallèle entre deux modèles. Le personnage de Zuckerberg possède tous les stéréotypes du geek. Petit et maigrichon, pas beau, mal habillé et insensible aux variations météo (il est en sandale même en plein hiver), asocial, prétentieux, mais aussi codeur de génie, doué d’un QI hors norme et d’une assurance sans limites. Face à lui, il y a des jumeaux qui, après voulu l’engager pour créer un réseau social réservé aux étudiants de Harvard, s’aperçoivent qu’il les mène en bateau et que sans leur dire, il a lancé Facebook. Les jumeaux incarnent le Harvard d’antan : ils sont grands et blonds, musclés par des heures passées à ramer (ils font parti de l’équipe d’aviron de l’université), ils sont riches et sont membres de la fraternité la plus fermée. Le film avance l’hypothèse que Zuckerberg leur aurait volé l’idée de Facebook pour des motifs relevant de la vengeance sociale. Mais il suggère autre chose. Car ce sont aussi deux modèles qui s’affrontent : les jumeaux, c’est l’entreprise à l’ancienne celle d’avant le Web 2.0, celle des business plans et des avocats, celle où on a une idée, où on la murit, et où l’on engage des programmeurs pour la développer. Le personnage de Zuckerberg incarne un autre modèle. Lui sent qu’il y a quelque dans l’idée d’un réseau social d’étudiants de Harvard. Mais il ne commence pas par un business modèle, il se met derrière son ordinateur et il aligne du code, seul ou presque dans sa petite chambre. Il y passe ses journées et ses nuits. Certes il a besoin d’un peu d’argent pour louer de la bande passante, mais la préoccupation économique s’arrête là. Un jour, il appuie sur un bouton, et le site est lancé. Il n’y a aucune industrie derrière, il n’y a rien à construire, c’est le public qui va faire Facebook. Une scène dit cet affrontement des modèles et la victoire de celui que symbolise Zuckerberg : les jumeaux sont en Angleterre, ils viennent de perdre une course d’aviron, et pendant la réception qui suit la course, un convive raconte que sa fille, étudiante dans une université anglaise, a suivi la course via son compte Facebook. Les jumeaux, alors qu’ils se livraient à une activité archaïque sur la Tamise, apprennent à la fois que Facebook est sorti des Etats-Unis, et qu’on peut y intégrer de la vidéo. La symbolique n’est pas d’une grande légèreté, mais a le mérite de la clarté.

Au-delà de ça, il me semble que le film pose une question qui, pour le coup, est d’ordre cinématographique. Comment filmer ces nouveaux « maîtres du monde » que sont les geeks d’exception ? Comment le génie informatique peut-il devenir un objet cinématographique ? Parce que les formes de génie et de pouvoir sont plus ou moins spectaculaires. Le geek n’est pas le personnage le plus romanesque qu’il soit. Et il faut bien avouer que le génie qui consiste à aligner du code face à un écran n’est pas très haut dans l’échelle du spectacle. Surtout quand ce qu’il créé n’a pas non plus un grand intérêt visuel. Et quand la réussite elle-même n’est pas très visible (ce n’est pas le fait de devenir richissime qui donne au héros le goût de s’habiller). Comment mettre ça en image ? C’est peut-être là que le film pêche. On voit parfois les écrans, on voit le personnage y passer ses nuits, on voit quelques lignes de code, un algorithme écrit sur les vitres d’une fenêtre, on assiste à quelques exposés informatiques incompréhensibles, mais au fond Fincher invente peu. Il a comparé son film au Citizen Kane d’Orson Welles, en riant, mais il l’a fait quand même. Or, dans l’idée de filmer un nouveau pouvoir, on n’a pas l’équivalent contemporain des plans de l’imprimerie qu’Orson Welles a imposés dans le cinéma. Fincher n’invente pas une manière de filmer un réseau social numérique. Ca laisse du travail aux autres.

Xavier de la Porte

L’émission du 17 octobre était consacrée au Dieu Google à partir du livre que vient de faire paraître Ariel Kyriou, Google God, et aux mutations de la lecture en la présence du sémioticien Christian Vandendorpe.

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6 commentaires

  1. Analyse très intéressante du film, que j’ai vu ce week-end aussi. Je partage votre avis sur le fait que le film ne restitue que peu de la réussite de Facebook – qui est davantage due aux millions de membres connectés qu’à la personnalité du fondateur, qui est somme toute anecdotique.
    A un seul moment le film montre le vrai succès de Facebook : la première nuit après que sa copine Erica largue Mark Zuckerberg. C’est sur ce coup de colère qu’il à l’intuition de créer un système de classement des filles du campus, FaceMash, et enregistre des milliers de connexions en une nuit !

  2. Nicolas Vanbremeersch revient également sur le film de Fincher :

    Pourquoi Facebook est-il universel ? Parce qu’il s’appuie sur des intérêts sociaux universels (la drague, le gossip léger), et s’adapte, de manière très malléable, à une multitude de pratiques. Et il brise de micro-frontières, en se centrant sur l’individu. Aussi, parce que le réseau est hyper adapté à une sociabilité de la jeunesse : on y est en bandes, multiples, et on s’y meut de l’une à l’autre, on rigole tous ensemble, on se met en scène dans un partage de rigolade… Tout ça est très éloigné de Harvard.

    C’est une des frustrations du film de David Fincher que de ne pas réussir à nous montrer véritablement cette sociabilité là, de ne pas nous donner à voir l’intrusion de Facebook dans la vie des étudiants qui font l’arrière-plan du film : est-ce que leur vie change, est-ce que Harvard a changé avec Facebook ? On voit un contraste, en creux, trop en creux, entre ces nouvelles sociabilités et l’ancienne. C’est suggéré par des figures de style, mais on aurait aimé que ça aille au-delà.

    Reste que ce réseau a été inventé contre (tout contre) un système d’élite, fermé et reproducteur, comme une solution, un antidote. C’est profond et intéressant, et sans doute une des raisons de son succès, et sans doute une des plus grandes intuitions de Zuckerberg.

    Par contraste, Twitter, inventé par des geeks au milieu des geeks peine à toucher un véritable grand public. Il lui manquait sans doute cette dimension, d’antidote, de remède, et cette nécessité sociale, venant de l’expérience (savoir si machine est célibataire, et mater ses photos).

  3. Le film est intéressant en ceci qu’il remonte à l’origine de FaceBook, aux intentions de son fondateur, et révèle clairement ce que l’on savait déja un peu. A savoir que le projet est marqué à son départ par une profonde immoralité (si on peut encore employer ce mot, on pourrait en choisir un autre): la vengeance d’abord, la mysoginie ensuite, la rigolade (une forme dégradée de la joie et du plaisir), la futilité (une forme dégradée de l’expression), la drague (sans la séduction et avec la violence), et puis, très vite, la recherche du profit, fondée là aussi, mais il faut croire qu’on a fini par s’y habituer, sur une trahison et quelque chose qui ressemble à une arnaque.

    On est en droit de se poser la question de savoir si le caractère immoral des intentions initiales du projet est encore présente et parfume le FaceBook d’aujourd’hui. Pour ma part, je le crois.

    L’adhésion de tant de personnes à de quoi troubler, elle protège de la critique, mais elle n’a jamais réussi à m’empêcher de penser qu’il y avait quelque chose de répugnant dans FaceBook.

    Il me semble que c’est le premier succès d’Internet à avoir cette caractéristique. Mais peut-être que je me trompe…

  4. Trop d’erreurs pour toutes les reprendre dans un commentaire (Sorkin, muri*t*, etc.) mais, pour aller vite : vous confondez ‘Final Clubs’, ‘Houses’ et ‘Fraternities’, qui sont trois types d’institutions différentes ; le livre de Mezrich reprend le témoignage des trois cités, mais le film suit clairement trois autres sources (Saverin, Portman, Summers); plus généralement, la thématique du génie est agaçante : elle est soit mal comprise, soit impropre.
    Bref… J’attendais mieux de PDLT.

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