Vers des livres vivants

Par le 10/10/11 | 6 commentaires | 2,770 lectures | Impression

La lecture de la semaine, il s’agit d’un article du bi-mensuel américain The New Republic, signé Laura Bennett et intitulé “L’internet est-il en train de transformer les livres en d’éternels work-in-progress ?”

Richard North Patterson se souvient de l’instant où il a appris la mort d’Oussama Ben Laden. Il était en train de regarder la télévision, c’était un dimanche soir, deux jours avant la sortie de son dernier roman, The Devil’s light, dans lequel Al Qaeda planifie une attaque nucléaire sur l’Amérique pour le dixième anniversaire du 11 septembre. Wolf Blitzer, le journaliste de CNN, a annoncé le visage grave une information essentielle pour la sécurité nationale. Immédiatement, Patterson a su : “je me suis assis dans un état catatonique, se souvient-il, je pouvais voir le train qui me fonçait dessus, mais je ne pouvais ni parler ni bouger”. Dans son livre, Ben Laden était parfaitement en vie, ourdissant des complots meurtriers depuis une grotte de l’ouest du Pakistan. Patterson, auteur de plus de 15 thrillers politiques, dont plusieurs best-sellers – a instantanément compris que son livre était mal parti. “Je suis le seul Américain qui ait souffert de la mort de Ben Laden, a-t-il dit, en général, je suis prêt à me sacrifier pour l’équipe. J’espérais juste qu’il le garderait au frigo pendant un mois.”

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Image : Un livre électronique de bois, seule solution pour figer l’édition, photographié par Will Oskay.

Mais, reprend Laura Bennet, à l’ère du livre numérique, tout cela est réparable. Patterson, avec son agent et son éditeur, ont décidé de franchir une étape inédite pour un livre de fiction : ils ont décidé de sortir une version numérique révisée pour aligner l’intrigue sur les événements les plus récents.

Patterson a passé des heures à parcourir les méandres du texte, à identifier toutes les références au chef d’Al Qaeda, à triturer des passages pour rendre bien clair le fait que Ben Laden n’était plus dans le paysage. La phrase “Mais si une de nos villes disparaît le 11 septembre, Ben Laden sera l’homme le plus puissant sur terre” est devenue “Mais si une de nos villes disparaît le 11 septembre, Ben Laden sera encore l’homme le plus puissant sur terre, même mort”. Une scène dans laquelle le leader d’Al Qaeda apparaissait à la télévision consiste maintenant en un message pré-enregistré dans lequel Ben Laden s’adresse au monde depuis l’au-delà. Et le livre est donc sorti le 16 août dans sa forme numérique, promptement mis à jour.

Il est évident qu’il n’a pas été toujours aussi facile pour un livre de rester pertinent après des événements inattendus ayant sapé ses prémisses. Norman Angell, rappelle Laura Bennet, a publié La grande illusion en 1908, expliquant que la guerre ne serait pas profitable et donc peu probable dans un avenir proche ; quand la guerre a éclaté en 1914, les critiques se sont jeté sur cette thèse et Angell a passé les années qui ont suivi à publier des éditions réactualisées de son livre dans une lutte éperdue pour montrer qu’il n’avait pas écrit que la guerre était “impossible”.

Aujourd’hui, les livres numériques ont fait du bricolage après publication une nouvelle pratique. Amazon envoie des mails aux clients pour les informer des mises à jour du texte d’un livre dont ils ont acheté me fichier. Le livre numérique pourrait-il devenir un contenu mouvant qui évolue selon les circonstances, indépendant du livre dont il est issu ? Est-ce le signe que les attentes que nous projetons dans les livres sont passées d’un produit fini à un perpétuel work-in-progress – ou s’agit-il juste de la conclusion logique d’une longue tradition de textes multiples et instables ?

La “stabilité textuelle”, pour emprunter cette expression à l’historien Robert Darnton, n’a jamais vraiment existé dans le monde de l’édition. Voltaire a publié tant d’addenda et d’éditions corrigées de ses livres que certains lecteurs frustrés ont refusé d’acheter ses œuvres complètes avant sa mort. La version du 18e siècle de l’encyclopédie de Diderot, qui a largement circulé, comptait des centaines de pages qui n’étaient pas incluses dans l’édition originale. Au 19e siècle, le compositeur français Ambroise Thomas a écrit une fin différente à son opéra Hamlet pour ne pas repousser ceux qui trouvaient l’effusion de sang un peu trop gore.

Les chercheurs, depuis des générations, ont sorti des deuxièmes, troisièmes, et quatrièmes éditions de leurs textes pour rectifier des informations dépassées. Et certains auteurs de fiction ont même profité de nouvelles éditions pour moderniser des anachronismes. Quand le roman de Paul Wilson, The Tomb, sorti en 1984, a été republié en 2004, il a retiré la mention de “magnétoscope” pour lui préférer un “lecteur de DVD”…

Un exemple plus sinistre est celui de la grande encyclopédie soviétique, dont on sait qu’elle a été manipulée par les idéologues communistes. Dans les années 50, après la chute de Beria, le chef de la police secrète de Staline, tous les détenteurs d’une encyclopédie furent enjoints de retirer l’entrée Beria et de la remplacer par un article allongé sur le détroit de Bering.

Donc, faire subir des ajustements à un livre pour le faire passer d’une époque à une autre n’est pas nouveau. La différence avec le livre numérique, bien sûr, c’est la vitesse et la facilité de la révision. La version numérique de The Devil’s Light, avec ses corrections, est sortie quelques mois après la version papier dans laquelle Ben Laden était encore un personnage du livre ; la version poche, elle aussi corrigée par Patterson, ne sera pas publiée avant 2012.

C’est probablement ce qui explique pourquoi – à en juger par les nombreuses propositions d’éditions Kindle réactualisées mises à disposition par Amazon – le livre numérique semble provoquer un nouvel enthousiasme pour le peaufinage de contenu après publication.

L’enjeu ici, pourrait-on considérer, c’est la question de l’intégrité du livre : quand un texte est-il achevé ? Tout livre publié est nécessairement un produit quelque peu arbitraire ; la plupart des auteurs pourraient continuer à le bricoler. Mais passer sous presse exige qu’un livre soit terminé, du moins pour le moment. Ce fait nous a donné quelques-unes des plus jolies “erreurs” de l’histoire. La référence de Shakespeare à la côte bohémienne dans Le Conte d’hiver – alors que le royaume de Bohème était enserré dans le centre de l’Europe – a fait de la mer de Bohème le symbole d’une utopie impossible. On ne sait pas si Shakespeare a fait express de contrefaire sa géographie ou s’il aurait localisé différemment cette côte si la technologie le lui avait permis.

Il s’agit d’une autre différence importante entre un livre numérique remis à jour et une édition imprimée révisée, au-delà du temps et du coût : dans la première, la révision remplace littéralement le livre qui précède. Une fois téléchargé, dans la plupart des cas, un nouveau livre numérique supplante la version originale, comme si la première version n’avait jamais existé – un livre numérique élimine le souvenir de qui l’a précédé. L’édition semble avoir embrassé l’éthos de la blogosphère, avec ses métamorphoses continuelles, sa suppression immédiate de la désinformation. Il n’est pas difficile d’imaginer un monde de livres vivant sur des cycles de 24 heures, évoluant en intégrant de nouveaux faits.”

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 8 octobre 2011 était consacrée à la figure du Cyborg en compagnie du philosophe Thierry Hoquet qui vient de publier aux éditions du Seuil Cyborg philosophie.

Rétroliens

  1. Liens / Lectures 4 « TAL Etude de cas : Biocarburant
  2. La veille apprivoisée #4 « La bibliothèque apprivoisée

4 commentaires

  1. par Gabriel

    Très intéressante article, les livres deviennent donc comme les logiciels, jamais finis, en béta perpétuelle ;) Cela risque de provoquer des situations cocasse, ou je pourrais lire un livre, le recommander à un ami et celui-ci ne pas l’aimer car par exemple la fin serait différente de celle que j’aurais lu, et qui n’existerais plus que dans mon souvenir.

  2. par ropib

    C’est peut-être, aussi, le signe d’un certain manque d’intérêt d’une partie de la littérature. Ça me fait penser au “scandale” autour de l’adaptation cinématographique d’un roman qui parlait d’une fille qui traversait une Europe sous occupation allemande avec l’aide de loups… le scandale était qu’il s’agissait d’une affabulation. Or la vérité n’implique pas la véridicité, et inversement. L’histoire de Jean-Claude Romand, inversement vraie, est tellement énorme que la crédibilité est très difficile à maintenir en l’écrivant simplement.
    En fait il faut voir dans cette histoire de fiction écrite autour de Ben Laden la marque du dysfonctionnement de l’édition comme conséquence de la crise du journalisme. On peut lire Homère sans jamais retrouver Troie, Arthur C. Clarke après 2001… il y a même des uchronies à l’intérieur de fictions (on pourrait regarder ce qui s’est fait dans les comics de super-héros par exemple). Et pourquoi ne pas écrire un livre dans lequel Ben Laden serait vivant, avec John Rambo et Georges Smiley, et Obama qui serait un pilote de chasse ?
    Ou alors je suis le seul pour trouver cette histoire un peu triste. On pourrait sans arrêt corriger Kant à mesure qu’on lirait Schopenhauer, et d’autres, pour finir de se faire croire en la Fin de l’Histoire. Je ne sais pas, cette idée de se rendre à la réalité sonne comme un déni de réalité, comme un déni que celle-ci ne puisse pas être contenue dans un quelconque récit.
    Côté lecteur, aucun problème, ce serait même drôle. Côté écrivain c’est navrant.

  3. Merci pour cette très bonne analyse.
    Comme le dit Laura Bennet, le livre est bel et bien rentré dans l’ére numérique.

    Pour revenir sur votre dernier paragraphe et l’idée d’écrasement. C’est évidemment possible, mais je crois putôt à l’intérêt commercial sur les versions, comme cela se pratique depuis longtemps au cinéma.

    Pour exemple, la note sur Apocalypse Now dans Wikipedia (
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Apocalypse_Now)

    “Lors de sa sortie en 1979, le film, projeté en copie 70 mm, ne contenait pas de générique, ni de début ni de fin. Un petit livret, avec la liste des techniciens et des acteurs, était distribué à l’entrée des salles. L’absence du générique de fin s’explique par le fait que les dernières images, où le camp de Kurtz est bombardé, ont été retirées. On peut trouver des versions avec cette fin.
    Une nouvelle version considérablement rallongée (49 minutes supplémentaires) a été distribuée en 2001 sous la dénomination Apocalypse Now Redux. Cette version inclut de nombreuses scènes supplémentaires (en particulier celle de la plantation française). Elle a été accueillie de manières diverses. En effet, certains considèrent que le sens du film est clarifié et que des détails flous de la première version retrouvent leur place. D’autres ont vu les ajouts comme des digressions qui amoindrissaient la force du récit, car elles constituent des pauses dans la remontée du fleuve. Quoi qu’il en soit, Coppola a travaillé le nouveau montage à partir des éléments originaux. La version originale et la version de 2001 sont désormais disponibles dans un coffret DVD également disponible en Blu-Ray depuis le 27 avril 2011 en France (chez Pathé Vidéo). Le générique final où le camp de Kurtz est bombardé est disponible dans les bonus de ces éditions.”

    De plus le digital permet de garder et partager plus facilement des versions différentes.

    Mais on peut aller plus loin que de simples mises à jour.

    Comme je le soulignais, dans un article sur la naissance du livre numérique (http://ducontenuauclient.fr/2010/03/18/le-cas-kindle-d-amazon-signe-t-il-l-acte-de-naissance-du-contenu-numerique-html/), lors de la suppression de livre par Amazon et pour continuer la comparaison avec les DVDs :

    “Ainsi, à l’image des DVDs, on pourra disposer de plusieurs variantes du texte (version courte, director’s cut…), des commentaires de l’auteur ou de l’éditeur, de son père, de l’acteur qui joue le rôle dans l’adaptation au cinéma du film tiré du livre, etc. Une fois cette révolution des techniques et des usages accomplie, alors le livre constituera un véritable contenu numérique…”

  4. par ropib

    @Frédéric> Il y a surtout l’apocalypse “no” de Georges Lucas, et la compil à mettre à jour: http://www.youtube.com/watch?v=lgI2ZQVyrBo
    Encore une fois on peut noter que dans cette histoire d’un simple “no” dans Star Wars, ce n’est pas vraiment la mise à jour de l’oeuvre, c’est une volonté d’être explicite qui est à souligner. Georges Lucas ne disait pas moins lorsque Darth Vader ne disait rien en jetant l’empereur dans le vide, simplement il ne maîtrisait pas la signification que construisait le spectateur. C’est le fait qu’aujourd’hui l’acteur, ou le producteur, n’accepte pas que la signification soit de la responsabilité du spectateur émancipé, alors que la révolution industrielle (qui met en avant le producteur puisque le produit est mesure de richesse, théoriquement partageable que sous sa forme de déchet) est terminée et que nous sommes en pleine société du spectacle.
    Le “no” de Georges Lucas n’est donc pas à analyser par rapport à l’incomplétude de l’oeuvre initiale, mais par rapport à son découpage en fragments culturels diffusés de manière non contrôlée, jusqu’à la dépossession: http://www.youtube.com/watch?NR=1&v=SWLzXQbgcXM
    Il n’y a pas de propriété intellectuelle.