Open Data (3/4) : L’enjeu de la coproduction

Par le 06/06/12 | 3 commentaires | 2,764 lectures | Impression

Au-delà des producteurs de données et d’un public de geeks à la recherche de moyens de développements, la question de l’Open Data ne mobilise pas les foules, malgré l’effort de mobilisation et d’animation autour de la question qui anime tous les acteurs publics qui ont publié des jeux de données. Comment élargir le cercle de ceux qui s’intéressent aux données ? Comment mettre les habitants, les associations en capacité d’agir avec les données ? Comment leur fournir les outils, leur mettre à disposition compétences et ressources ? La question de l’Open Data, telle qu’abordée à la semaine européenne de la réutilisation des données publiques qui se tenait à Nantes du 21 au 26 mai 2012, finalement, se préoccupe assez peu des jeux de données, mais bien plus des usages qui pourraient en être fait. Pourtant, si le principal levier d’action semble bien être celui de l’implication du public, encore faut-il pour cela que le jeu auquel le public est invité à participer soit clair. A quoi peut-il contribuer ? Dans quelles conditions ?

Coproduire pour ouvrir

Open Street Map est une base de donnée géographique libre et gratuite, rappelle son président, Gaël Musquet (@ratzillas). En 2004, Steve Coast (Wikipédia), face au manque de disponibilité de cartes, a décidé de les créer lui-même. Il a conçu un petit enregistreur GPS et s’est mis à arpenter les routes de l’Angleterre pour en dresser la carte et la verser à la communauté du libre. OSM est une aujourd’hui une base de données mondiale et libre d’accès, rassemblant plus de 600 000 contributeurs dans le monde, dont quelques 10 000 en France : ont les appelle les mappeurs, les nouveaux cartographes.

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Image : la page d’accueil d’Open Street Map France.

La communauté OSM est une communauté très organisée, notamment avec des méthodologies et outils d’animation dont la base est la cartopartie : des rassemblements physiques pour cartographier un territoire, corriger les erreurs de cartographie… que ce soit depuis des smartphones, des GPS, des impressions de fonds de carte…

OSM se présente comme un moyen d’accéder à la cartographie par tous et pour tous, explique son président. Le but est de rendre la cartographie accessible à tous, à la fois pour les projets de chacun et au bénéfice des projets de tous. On peut documenter sur OSM le trajet de son pedibus comme celui du réseau noctilien de la RATP… Et de livrer une information que chacun peut améliorer ou corriger et qui est disponible à la réutilisation, notamment pour les collectivités qui sont de plus en plus nombreuses à l’intégrer à leurs propres dispositifs d’information géographique.

Derrière le projet d’élargir les biens communs, les cartographes libres sont une vraie ressource pour la coproduction des données du territoire, insiste Charles Nepote de la Fing. Le cadre dans lequel chacun inscrit sa contribution dans OSM est clair : il permet de profiter des données de tous et inversement. L’ouverture et la réutilisation des données sont au coeur même du projet OSM, tout en ajoutant un élément que bien des projets participatifs oublient : la personnalisation. OSM produit du bien commun en grande partie parce qu’il s’appuie sur l’appropriation, permettant à chacun d’avoir un rapport personnel aux données produites par la communauté. On contribue à OSM d’abord pour soi, pour le projet qui nous anime… L’ouverture des données est une conséquence, un moyen avant que d’être une fin. C’est peut-être l’une des démonstrations que l’Open Data publique peine à faire : permettre d’avoir une approche plus personnalisée aux données publiques ouvertes.

Coproduire la transparence

On peut également organiser d’autres formes de coproduction et de participation. Le Véritomètre s’en veut une autre illustration. Il est un dispositif de vérification des informations livrées par les candidats développés par Owni et iTélé pendant la campagne présidentielle, explique Sylvain Lapoix (@SylvainLapoix), journaliste à Owni.fr lors de sa présentation. En 3 mois, c’est pas moins de 1500 chiffres lancés par les principaux candidats dans les principaux médias où ils se sont exprimés qui ont été vérifiés par des journalistes en sourçant les déclarations des candidats, comme les répertoires de données utilisées pour vérifier leurs propos.

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Image : Sylvain Lapoix d’Owni (à gauche) présentant le Véritomètre sur la scène de la Semaine européenne de l’Open Data. De gauche à droite : Sylvain Lapoix, journaliste à Owni ; Lucile Colombain, responsable du laboratoire Arts et Technologies, Stereolux ; Arnaud Willaime, Responsable adjoint de la direction Organisation, Brest Métropole Océane ; Simon Chignard de la Cantine Rennaise ; Amandine Brugière de la Fing. Photographiés par Christophe Ducamp.

La démarche était simple et consistait à vérifier et évaluer les données chiffrées par les candidats via des bases de données existantes pour apprécier l’exactitude ou l’inexactitude des informations dispensées. L’idée était également d’associer les citoyens et de la guider vers des outils pour les aider à s’émanciper. Sur le modèle de TruthOMeter développé par Politifact en 2009, le Véritomètre consistait à effectuer des mesures des faits énoncés par les candidats tout en mettant les données à dispositions. En fait, estime Sylvain Lapoix, les données intéressent les gens. Lors du débat entre les deux candidats à la présidentielle, au second tour, l’équipe du Veritomètre (@leveritometre) a publié sur Twitter des vérifications pour chaque chiffre avancé. L’équipe a même ouvert les vérifications aux commentaires.

Bien souvent, la communauté est multiple et compétente, souligne avec humilité Sylvain Lapoix. “Les usagers sont une source intarissable de données”, comme l’a montré la cartographie collaborative mise en place par Owni et 60 millions de consommateurs sur le prix de l’eau, permettant de montrer les différences concrètes sur le prix de l’eau d’une commune à une autre… et d’en tirer de vrais enseignements. Il n’y a pas plus de journalisme d’intérêt général sans les citoyens, qu’il n’y aura de partage des données publiques sans la participation active des citoyens, conclut Sylvain Lapoix. Restent que si les acteurs publics qui sont engagés dans l’ouverture des données ne redoutent pas la transparence, ils sont cependant encore un peu mal à l’aise à définir les limites et les cadres de la participation, qu’une expérience comme le Véritomètre bouleverse un peu.

Structurer la communauté de l’Open Data

Avant que d’en appeler au grand public à partager et participer, c’est déjà entre eux que les acteurs publics de l’Open Data doivent appliquer les principes de partage et de coproduction qui sont les leurs.

Open Data France est un collectif informel qui réunit l’essentiel des acteurs publics de l’Open Data pour harmoniser et mutualiser les pratiques de chacun. L’idée qui a animé ce collectif (présentation), rappelle Jean-Marie Bourgogne responsable du programme Montpellier Territoire numérique, c’est qu’il fallait travailler à résoudre la question de la dispersion des acteurs publics travaillant sur la question de l’Open Data.

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Image : la une du site Open Data France.

“Chaque acteur local de l’Open Data produit dans son coin. Chacun fait sa veille sans la mutualiser. Aucune action collective n’était menée vers les opérateurs ou les industries, chaque territoire discutant avec ses opérateurs de services publics, alors que tous évoquons avec eux des questions assez proche.” L’idée du collectif était donc de fédérer l’action des acteurs publics sur la question de l’ouverture des données pour que tous bénéficient des expériences de chacun.

Le collectif a ouvert de nombreux chantiers : certains groupes travaillent sur la question juridique, d’autres sur la vulgarisation des productions, d’autres sur la normalisation, la veille, le référentiel des données, l’animation, les indicateurs… Open Data France dispose d’une gouvernance minimale et pragmatique qui se veut coopérative et opérationnelle pour travailler à ces questions ensemble. Son but est de fédérer les actions, de documenter des bonnes pratiques, des outils, des méthodologies… De valoriser les meilleures applications pour favoriser leur réutilisation sur d’autres territoires (comme Handimap à Rennes, une application pour faciliter la ville aux personnes handicapées ou à mobilité réduite). L’idée aussi est de permettre aux acteurs publics de l’Open Data de mener des actions communes, vis-à-vis de grands opérateurs avec lesquelles chacun travaille. Faire qu’un acteur territorial qui négocie l’ouverture de données avec un opérateur de service public puisse informer un collègue qui négocie avec ce même opérateur dans une autre collectivité nécessite de mettre en commun l’information sur un réseau dédié pour que chacun puisse bénéficier des avancées des autres.

L’un des groupes de travail d’Open Data France a ainsi travaillé les questions juridiques permettant d’établir un modèle de cahier des charges des marchés publics de collectivité, intégrant des questions de données publiques. Un autre groupe de travail travaille sur un référentiel de bonnes pratiques et a proposé une liste de 72 bonnes pratiques pour les sites web publics liés aux données ouvertes. Via Opquast, il est désormais possible d’auditer n’importe quel site de données publiques pour voir s’il est conforme à ces pratiques.

Open Data France est un moyen d’entraide entre chargés de missions Open Data dans les territoires. Un effort d’ouverture et de mutualisation d’une communauté très restreinte s’appliquant à elle-même l’ouverture et la mutualisation qu’elle prône.

Coproduire la culture des données ?

L’Open Data : connait pas. C’est en substance ce que répondaient les passants aux micros-trottoirs réalisés par l’Every Data Lab de Rennes en janvier (vidéo), comme lors du DataProjet de Bordeaux (vidéo). Les gens ne savent pas ce qu’est l’Open Data, constate avec dépit Simon Chignard (@schignard), président de Bug, vice-président de la Cantine Rennaise, et auteur du livre Open Data : comprendre l’ouverture des données publiques.

Pour Simon Chignard, il est essentiel de sensibiliser le public aux enjeux des données (présentation), sinon, le risque est que les données et outils, potentiellement accessibles à tous, ne servent qu’à renforcer ceux qui savent déjà les utiliser. L’Open Data a beaucoup promis, rappelle-t-il. “Elle a promis la transparence, le renforcement démocratique (et même la VIe République d’Arnaud Montebourg), elle a même promis d’être le nouvel Eldorado pour ceux qui s’en empareraient les premiers. Pourtant, à ce jour, elle n’a produit que quelques applications iPhone.” La déconvenue s’annonce grande.

En guise de sensibilisation du public, l’action publique s’est surtout concentrée sur l’encouragement à la réutilisation auprès des développeurs, via les concours et les hackathons dans le but de faire réaliser des services utilisables par tous, rappelle Simon Chignard. “N’aurait-on pas abandonné en chemin quelque chose ?” N’a-t-on pas oublié de faire comprendre la culture de la donnée ? “Le difficile à comprendre, ce n’est pas l’ouverture, c’est la donnée, ce n’est pas l’open, c’est la data, résume Simon Chignard.

Partant de ce constat, la question se résume à savoir à quoi sensibiliser le public. Pour Simon Chignard, l’important est de sensibiliser à ce que produit l’ouverture des données, ce qu’il permet de réaliser, de fabriquer. Mais il faut également sensibiliser le public à avoir une lecture critique des représentations issues des données. Enfin, il faut le sensibiliser aux conditions de la production des données.

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Image : rien n’est plus simple que de corréler deux jeux de données qui n’ont pas causalité, comme l’a fait Simon Chignard dans cet exemple en corrélant l’espérance de vie à la naissance et le pourcentage de fumeurs dans la population adulte de la plupart des pays du monde. Si l’on suit ce graphique : plus il y a de fumeurs, plus on vit vieux… Alors que, bien sûr, ces deux éléments ne sont pas corrélés. “La visualisation, parfois, plutôt que de nous éclairer sur une réalité, peut aussi nous embrouiller (ou, dans le cas d’espèce, nous enfumer)”, expliquait-il sur son blog.

La donnée a toujours une origine et des buts, rappelle-t-il. “Avant la réutilisation, il y a une utilisation”. Comment la donnée produite a-t-elle été calculée ? Comment s’inscrit-elle dans un contexte ? “Certes à Rennes on peut accéder à la liste des subventions aux associations faites par le Conseil Municipal. Mais que disent les 152 000 euros que donne la ville à Bug, l’association que je préside ? Quel est l’effort de la collectivité dans le budget global de l’association ? A quelle part de fonctionnement correspond-elle ?” Quelle version des données dispose-t-on ? Que nous disent-elles, que nous nous disent-elles pas ?

La donnée n’est pas quelque chose d’objectif, de brut, de neutre rappelle avec raison Simon Chignard en en appelant à comprendre son rôle et sa fonction en contexte, dans une société de la mesure. Derrière l’enjeu démocratique de comprendre les données, explique-t-il sur son blog, il faut parvenir à sensibiliser le grand public. “Développer un sens critique de la donnée passe sans doute par l’exposition des conditions de sa production… C’est non seulement en visitant cette “fabrique des données”, mais aussi en mettant soi-même les mains dans le cambouis que l’on peut espérer faciliter une plus large appropriation.”

Arnaud Willaime, directeur adjoint de la direction organisation de Brest Métropole Océane, la communauté urbaine de Brest, cherche à utiliser l’Open Data pour entamer une nouvelle relation entre les habitants et leur territoire (présentation). S’inscrivant dans la longue histoire d’alphabétisation et de coproduction numérique de Brest, il évoque deux projets en cours. Le projet Relation Administrés-citoyens est un site web sur le modèle de FixMyStreet, permettant aux gens de déclarer des problèmes sur l’espace public à l’administration via une interface web ou mobile. Expérimenté sur deux territoires brestois dans un premier temps, à la fois sur une zone pavillonnaire de classes moyennes et sur un territoire urbain plus populaire, le projet montre déjà de nettes différences d’accès, malgré de nombreuses années de politique volontariste de la diffusion de la culture numérique à Brest, déplore Arnaud Willaime. Sans surprise, le processus fonctionne bien mieux auprès des populations les plus éduquées, les plus équipées…

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Image : esquisse du projet Data Horizon en situation par Sylvie Ungauer.

Le second projet présenté par Arnaud Willaime est celui de Data Horizon. En utilisant le fonds de 1% artistique lié à la réalisation de grands travaux sur l’agglomération (ici le lancement d’une ligne de tramway), la ville a commandé à l’artiste Sylvie Ungauer un totem alimenté en temps réel par des jeux de données ouvertes. Des lumières qui varient en intensité et en couleurs indiquent ainsi à ceux qui attendent le Tram le pouls de la ville : l’intensité lumineuse, la qualité de l’air, la température, l’orientation du vent, l’activité de la station de tram, l’intensité du trafic routier et la position des rames… L’idée est de proposer un objet qui permette de comprendre l’impact de son environnement immédiat sur l’environnement d’une manière certes imagée, assez éloignée des résultats chiffrés et précis, mais d’une manière qui ne lui enlève pas son potentiel émotionnel. Assurément l’art peut être aussi une autre manière de sensibiliser aux données et à ce qu’elles produisent.

Hubert Guillaud

Retrouvez notre dossier réalisé à l’occasion de la semaine européenne de l’Open Data :