En quête de l’extase (3/3) : quelle signification pour l’extase ?

Donc, cette quête de l’état modifié de conscience n’a pas cessé depuis les années 60 et se retrouve aujourd’hui dans des milieux variés, avec des objectifs différents. Mais qu’en est-il de l’idéologie ?

Lorsqu’on lit Stealing Fire, on s’aperçoit bien vite que les auteurs n’hésitent pas à revendiquer leurs racines contre-culturelles. Tous les grands héros sont là : John Lilly, inventeur du caisson d’isolation, et auteur d’un fameux « programming and metaprogramming in the human biocomputer » est fréquemment mentionné ; Terence Mckenna, le chaman psychédélique, a droit à son chapitre, tout comme Sasha Shulgin, grand inventeur de drogues psychédéliques devant l’éternel. Certains passages du livre, comme ceux sur la persécution des hérétiques et des mystiques, n’auraient pas pas déparé dans un ouvrage de Timothy Leary ou Alan Watts.


Mais pour autant, pas de doute, pour les auteurs, la quête de l’extase n’appartient plus à la contre-culture, elle s’est totalement démocratisée :
« des « soccer moms » pratiquant le kundalini yoga. Des hommes d’affaires microdosant leurs psychédéliques ; des nerds enregistrant les paramètres biométriques, les Simpsons se rendant au Burning Man… – tous ces développements peuvent paraître anecdotiques. Mais (…) ils sont la preuve que le gouffre a été franchi, que ce qui autrefois appartenait à l’avant garde est maintenant intégré au quotidien ».

Le nouvel Eleusis ?


Pour les auteurs, cette nouvelle approche de la conscience se matérialise sous la forme d’un festival annuel, le fameux Burning Man. On ne présente plus cet événement qui se tient chaque année dans le désert de Black Rock au Nevada. Si par bien des aspects, le Burning Man s’apparente à un rassemblement néo-hippie, il est également connu pour être aussi un lieu de rencontre de l’élite de la Silicon Valley, comme le soulignait par exemple le sociologue Dominique Cardon il y a quelques années ou Fred Turner lui-même (vidéo). C’est à l’occasion d’un Burning Man que Page et Brin ont recruté Eric Schmidt, et Elon Musk a affirmé que celui qui ne connaissait pas le Burning Man ne pouvait pas comprendre l’esprit de la Silicon Valley.
 
Peut-on parler de « récupération », de reprise en main par l’élite technologique et capitalistique d’une culture contestataire et anarchiste ? Sans doute cet aspect existe. Mais cela signe peut-être aussi un changement de paradigme. Pour Kotler et Wheal, le Burning Man serait en quelque sorte une nouvelle version des Mystères d’Eleusis. Eleusis était un centre religieux fameux dans l’antiquité, et, lors de ses Mystères les initiés étaient confrontés à une expérience qui changeait fondamentalement leur vision du monde. Expérience dont on ne sait pas grand-chose, même si de nombreux auteurs (dont ceux de Stealing Fire) soupçonnent l’ingestion de produits psychédéliques lors de la cérémonie.

Mais Eleusis n’était pas un lieu marginal ou hérétique. Au contraire, on pourrait presque dire qu’Eleusis fut le centre culturel de la Grèce antique, et peut être ses « Mystères » peuvent-ils être même considérés comme le ciment de la civilisation hellénique, garantissant une unité à une pléiade de cités qui passaient leur temps à se faire la guerre. Pour résumer, Eleusis n’était pas un lieu où l’ordre en place était contesté : au contraire, les Mystères en étaient l’un des piliers. Peut-être est-ce ce à quoi on assiste aujourd’hui : la transformation d’une « contre-culture » marginale, mais en même temps populaire en un système initiatique plus intégré socialement, prisé par l’élite (mais sans lui être exclusivement réservé : le Burning Man est bien sûr ouvert à tous, et c’était d’ailleurs la même chose pour les Mystères d’Eleusis qui acceptaient même les esclaves).

Les auteurs n’hésitent pourtant pas à écrire sur la manière dont cette quête a souvent été utilisée à des fins peu morales. L’exemple le plus connu en est sans doute le MK-ULTRA, cette série d’expériences de la CIA cherchant à utiliser le LSD à des fins de lavage de cerveau, et effectuées sur des sujets non consentants. Ils racontent aussi les relations difficiles de John Lilly avec l’armée, qui s’intéressait de (trop) près à ses travaux sur l’isolation sensorielle. Et cet intérêt ne s’est pas amenuisé, continuent-ils :

« Considérons le rôle clandestin du gouvernement au Burning Man. À la surface, le festival – un rassemblement d’une semaine dans un lieu désertique totalement négligé par le Bureau américain de gestion des territoires – n’est pas ce qu’on peut considérer comme une «cible de grande valeur». Mais pendant les quelques jours de son existence, l’événement détient la distinction douteuse d’être l’une des villes les plus surveillées du pays. Malgré un pourcentage de crimes violents inférieur à celui de la plupart des banlieues de taille moyenne, elle attire une douzaine d’agences étatiques et fédérales distinctes, équipées de millions de dollars d’engins d’espionnage high-tech, de lunettes infrarouges, de véhicules tactiques ainsi que des agents secrets. »

Mais en même temps (pour employer une expression à la mode), les auteurs se passionnent pour les travaux des SEALs, sans parler bien sûr de l’intérêt des géants du Net pour ces états altérés. Certes, le curseur n’est pas facile à placer. Les Seals ne cherchent plus à « laver des cerveaux » et les grandes compagnies de la Silicon Valley ne s’adonnent pas à la surveillance généralisée (ah, si, elles le font). Et rien ne garantit que l’intérêt des SEALs pour « la zone » ne débouchera pas à terme sur des applications plus sinistres.

Je pense que cette ambiguïté de Stealing Fire peut s’expliquer par le besoin de démontrer l’utilité de ce genre de recherches. Le temps du mysticisme hippie est fini, et il faut absolument prouver que ces nouveaux états de conscience ne sont pas juste « du fun ». Et quoi de mieux que de montrer son application aux domaines les plus pragmatiques possibles, le monde militaire et celui du business ?

Et tout d’abord, c’est quoi un état modifié de conscience ?


Prenons les auteurs de Stealing Fire au mot : ces états de conscience se définissent selon 4 principes, le STER (Selflessness ou absence d’ego, Timelessness ou abolition du temps, Effortlessness ou effet de « Flow », et Richness, sensation accrue de signification. S’il n’y aucun problème pour accorder les caractéristiques STE aux sports extrêmes, à la conscience de groupe des SEALS, voire à ces aspects de l’économie des états altérés comme le jeu vidéo ou même le porno ou la sexualité BDSM (Stealing Fire consacre un chapitre aux diverses pratiques sexuelles), qu’en est il de la Richness ? Là, les choses sont plus compliquées. Car c’est l’un des aspects cognitifs de ces états qui pose le plus de questions.

En gros, on peut définir cet accroissement cognitif comme un bombardement d’informations dépassant les capacités linéaires de la pensée commune, ce qui donne l’aspect d’une « révélation ». La meilleure métaphore de ce bouleversement cognitif a peut-être été donnée par l’auteur de comics Grant Morrison, qui a vécu une telle expérience limite au Népal en 1994. Il décrit d’impression d’avoir absorbé du « software liquide » (il s’inspira de cette expérience pour écrire certaines pages de sa BD « Les Invisibles« ).


Il me semble que les auteurs de Stealing Fire font un excellent travail pour montrer les paramètres psychophysiologiques qui déterminent l’accès à ces états particuliers. Mais cela s’arrête-t-il là ? Il y a le média, et il y a le contenu. Marshall Mcluhan disait que « le médium c’est le message », et il avait sans doute raison sur de nombreux points. Mais tout de même, il y a une différence entre l’oeuvre de Shakespeare et le catalogue de la Redoute, même s’ils sont tous les deux imprimés. C’est probablement aussi le cas avec les états de conscience. Même si leur structure fondamentale reste la même, le contenu est souvent différent, et la Richness semble dépendre de nombreux facteurs. Parmi ceux-ci, les attentes de la personne, et aussi, sans doute, son background culturel lui permettant de donner sens à cet afflux soudain d’informations et même peut-être aussi de le diriger. Aldous Huxley a pris de la mescaline après avoir étudié pendant des années les mystiques orientaux et occidentaux ; même Albert Hofmann, qui découvrit par hasard les effets du LSD en 1943, avait vécu, dans sa jeunesse une expérience mystico-esthétique qui lui permit de donner sens au « trip » (.pdf). D’un autre côté, combien d’amateurs de psychédéliques se sont contentés de s’émerveiller de la rondeur d’un pot de yaourt ?

Malgré sa volonté de dépasser le dualisme cartésien, il me semble que la nouvelle culture des états altérés en propose une nouvelle version, mais inversée, valorisant plus le corps que l’esprit : les états altérés impliqueraient avant tout des états physiologiques susceptibles d’être atteints par des techniques, que ce soient les drogues, la méditation, la danse chamanique, les sports extrêmes, etc. Mais les aspects culturels, l’imagination, le langage ne seraient plus là que pour interpréter (plus ou moins bien) la Richness de contenu révélé lors de ces expériences. Toute la question à se poser est qu’en serait-il si c’était l’inverse ?

Si en fait la culture ne fournissait pas qu’un contexte à l’expérience, mais en était le principal facteur ? Si le cerveau pouvait générer des états de conscience inédits en fonction d’une certaine qualité du langage et de l’imagination ? Les techniques auraient leurs valeurs, mais joueraient exclusivement un rôle d’amplificateur. Sans un riche background préexistant, les résultats n’offriraient rien d’autre qu’une sensation d’extase et d’étonnement.

En tout cas, qu’on nourrisse des doutes ou non sur la nature de l’intérêt des milieux technophiles pour ce genre de recherches, cela nous montre au moins une chose : même au sein de la Silicon Valley, on continue à s’intéresser à ce qui fait spécifiquement de nous des humains. Car qu’est-ce qui est plus humain que l’extase, la révélation ? Cette quête des états limites peut servir de contrepoids salvateur à la croyance de plus en plus répandue d’une supériorité intrinsèque de l’intelligence machinique sur le cerveau biologique, elle aussi très répandue chez les mêmes adeptes de la high-tech… De telles pratiques constituent un vaccin contre le virus de la Singularité. Il n’est pas encore fabriqué l’ordinateur qui saura entrer en transe !

Rémi Sussan

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