Abdelkrim Benamar : « les usages vont conditionner l’évolution des débits des réseaux 3G »

Responsable de la stratégie chez Ericsson, Abdelkrim Benamar nous donne sa vision de l’avenir des réseaux sans fil. Il anticipe la convergence des terminaux et solutions d’accès, plaide pour une forte transparence de la technologie au profit des usages et prédit la disparition du GSM.

Abdelkrim Benamar est directeur de la stratégie et des relations extérieures d’Ericsson France (http://www.ericsson.fr). Il est également président du Groupement des Industries des Technologies de l’Information et de la Communication (GITEP TICS, http://www.gitep.fr) et l’un des auteurs du livre « Mobilités.net » (http://www.mobilites.net/intra/article.php3?id_article=2), publié cette semaine par la Fing.

Internet Actu nouvelle génération : A votre avis, quelles vont être les « killer applications » de la 3G ?

Abdelkrim Benamar : Ce n’est pas une question simple… Je pense qu’il est préférable de parler de « killer environnement » plutôt que de « killer application ». Ce qui est intéressant avec la 3G, c’est qu’elle va réellement permettre de faire du multimédia, au sens le plus complet du terme, y compris de la vidéo temps réel. Il y a donc un aspect « contenus multimédias », un aspect « débits accrus », un aspect contextuel « géolocalisation », et enfin tout ce qui est du domaine du transactionnel (paiement notamment). C’est ce cocktail qui devrait permettre de voir émerger des usages intéressants.

Certains croient beaucoup à la vidéo, d’autres non. Pour certains, la visiophonie est très porteuse parce que c’est une application très différente de ce qui se faisait jusqu’à présent. Mais l’opérateur italien TIM, par exemple, n’y croit pas trop. Son patron croit davantage au concept de « see what I see » – c’est-à-dire la possibilité de montrer à mon interlocuteur ce que je vois moi-même – mais pas vraiment à l’interactivité.

Iang : Dans ce domaine, comment les constructeurs vont-ils se positionner ?

Abdelkrim Benamar : J’interviens pour ma part sur la partie infrastructures, donc je ne peux pas commenter la stratégie de Sony Ericsson [qui est une autre entreprise, NDLR] en matière de terminaux. Mais le marché des terminaux est dynamique, donc si un besoin s’y exprime, il sera pris en compte. On verra probablement des terminaux avec une caméra qui sert à montrer ce que l’on voit, d’autres avec une caméra orientable, que l’on peut utiliser pour parler ou pour montrer quelque chose. Aller au delà, en mettant deux caméras sur un téléphone mobile, pose des problèmes, notamment en matière de consommation et de coût, et ne me semble pas possible avant quelques années. La plupart des terminaux 3G permettront de prendre des photos et de capter des vidéos.

Iang : Les offres initiales de 3G en France offriront des débits de 384 Kb/s. Qu’en pensez-vous ? Est-ce suffisant pour la plupart des types d’applications ?

Abdelkrim Benamar : Le débit de 2 Mb/s annoncé pour la 3G est un plafond théorique, pour l’ensemble d’une cellule. Mais l’important est la capacité. La 3G permet d’offrir à plusieurs utilisateurs de la même cellule un débit beaucoup plus important que ce dont on dispose en GSM. C’est ça qui est intéressant. Si l’on considère maintenant le débit de 384 Kb/s, c’est très confortable pour la plupart des applications actuelles. Même EDGE, qui offrira des débits de l’ordre de 140 Kb/s, peut paraître suffisant de ce point de vue.

En revanche, au fur et à mesure que l’on verra apparaître des contenus de plus en plus riches, dans le domaine du jeu en réseau par exemple, il est clair que le temps de latence et le manque de débit pénaliseront le temps réel et l’interactivité. Les débits vont donc devoir suivre l’évolution des offres de contenus.

Les 384 kb/s seront donc acceptables au début, mais dès que la richesse des contenus va augmenter, soit il faudra mieux compresser les contenus (mais il y a toujours des limites en la matière), soit il faudra augmenter les débits. C’est l’utilisateur qui définira les limites de l’acceptable, en matière de temps d’attente ou d’interactivité, et c’est ça qui conditionnera l’évolution des débits. En somme, la qualité et la richesse du contenu, et les usages qui en découlent, vont conditionner l’évolution des débits des réseaux.

Iang : Et après la 3G ?

Abdelkrim Benamar : Les évolutions sont déjà prévues, avec le HSDPA (*) par exemple, qui offrira des débits descendants nettement plus importants. Cela entraînera aussi l’apparition de nouveaux types d’applications. HSDPA devrait arriver en 2006 sur le marché, et peut-être en 2005 pour les premiers tests. Après on va améliorer la liaison montante, pour des applications très interactives et symétriques en termes de trafics montants/descendants.

Au-delà de la 3G, les technologies que nous verrons apparaître à l’horizon 2015 vont dans le même sens : plus de capacité, moins de délai de latence sur le réseau, et plus de débit.

(*) [NDLR : HSDPA est une évolution de l’UMTS, qui permet des débits de l’ordre de 8 à 10 Mb/s, cf. http://www.umtsworld.com/technology/hsdpa.htm]

Iang : Quid des autres technologies sans-fil ? Vous proposez le concept « always best connected », grâce auquel les terminaux mobiles et les réseaux, quels qu’ils soient, qui seront disponibles en un lieu donné « dialogueront » dans le but de proposer à l’utilisateur les meilleurs conditions de communication possible…

Abdelkrim Benamar : Oui, cela va arriver. Nous y travaillons depuis quelque temps. On a tendance, en particulier en France et en Europe, à opposer les technologies entre elles. En fait, les différentes technologies radio ont chacune des domaines d’excellence. Typiquement, le Wi-Fi offre du très haut débit, mais en situation de faible mobilité. C’est très bien adapté à l’intérieur des bâtiments, mais Wi-Fi utilise des bandes de fréquence non réservées, des bandes un peu « poubelle ». Bluetooth ne requiert que des chipsets de très petite taille et qui consomment peu d’énergie, très bien adaptés pour des liaisons à courte portée. Enfin, les technologies cellulaires sont parfaitement adaptées à la « full mobility », mais limitées côté débit.

Cependant, chacune de ces technologies, notamment Wi-Fi et les technologies cellulaires, évoluent de façon à renforcer leurs avantages et réduire la portée de leurs limitations. C’est pour ça qu’on commence à voir un début de traitement de la problématique de mobilité pour des technologies de type Wi-Fi/WiMAX, tandis que l’on essaie d’augmenter la capacité et le débit des réseaux cellulaires.

Mais in fine, l’utilisateur se moque de la technologie. Nous cherchons donc à proposer, au sein du terminal et au sein du réseau, la capacité de choisir la meilleure technologie d’accès à un instant donné. Cela peut être des technologies radio, mais on peut aussi élargir à des technologies d’accès large bande, type Adsl. Nous testons déjà des prototypes. Cela pourrait arriver très vite sur le marché.

Si l’on prend juste l’exemple des technologies cellulaires, GSM et GPRS coexistent déjà, et l’on va avoir de la 3G et du EDGE. Les terminaux seront multi-modes ; les opérateurs devront pouvoir demander au terminal qu’il se connecte sur le meilleur réseau disponible à un instant donné, en tenant compte de la congestion du réseau. C’est un sujet d’actualité. On arrive à faire ça de façon statique, mais on parviendra bientôt à le faire de façon totalement dynamique.

Iang : Mais l’opérateur voit-il les choses de cette façon ? Ne va-t-il pas avoir tendance à pousser une technologie donnée, notamment la 3G, qui a nécessité des investissements importants en déploiement ?

Abdelkrim Benamar : Je ne crois pas. Les stratégies peuvent être plus ou moins marquées, et les opérateurs qui ont principalement des technologies cellulaires vont chercher à les privilégier. Mais ceux qui disposent d’une palette de technologies vont devoir les optimiser. Par exemple Orange en France déploie de la 3G, mais va aussi faire du EDGE, donc il faudra optimiser le retour sur investissement et utiliser au mieux ces différentes technologies, d’autant que l’opérateur a également déployé un vaste réseau de hot-spots Wi-Fi…

La limitation proviendra des terminaux : pour intégrer tout ça, GSM, 3G, Wi-Fi, EDGE, etc., avec en plus les différentes bandes de fréquences, ça devient compliqué. Dans un premier temps, ce seront des terminaux haut de gamme, et avec le temps, on pourra généraliser. Les solutions de type SDR (radio logicielle, ou radio cognitive ; cf. « Radio logicielle, Radio révolution ? », http://fing.org/index.php?num=4891,4) sont très prometteuses à plus long terme et permettront sans doute de télécharger l’interface radio ad hoc lorsque cela s’avèrera nécessaire.

Il y a donc des obstacles en terme de technologie et de coût, et aussi en termes de stratégie, mais c’est vraiment la direction à suivre.

Depuis un an, j’observe que l’on commence à parler de convergence des réseaux – et des services. Finalement, au-delà des réseaux mobiles, ne faut-il pas parler des services ? Un réseau de nouvelle génération se présenterait alors comme un coeur commun, assurant les fonctions de contrôle du réseau et de transport, et c’est l’accès qui serait différenciant. Dans cette vision, les réseaux mobiles deviennent une méthode d’accès sans fil et ce qui compte, c’est l’accessibilité du service que l’on veut obtenir.

Iang : Qu’en est-il du téléphone classique ? Les accès mobiles surpasseront-ils les accès filaires ?

Abdelkrim Benamar : Ca dépend des pays. Les finalités fixes/mobiles sont différentes. Le téléphone fixe devient associé à un lieu, tandis que le téléphone mobile est personnel et personnalisé. Mais dans certains pays émergents où le taux d’équipement en PC est faible et l’infrastructure téléphonique filaire insuffisante, très naturellement les technologies sans fil se développent à grande vitesse.

En France, où l’on dispose d’une forte infrastructure filaire, le passage à la téléphonie mobile était initialement un luxe. Mais on voit que les gens utilisent plutôt leur téléphone mobile pour des besoins très personnels et des relations interpersonnelles, en « peer-to-peer ». C’est pour ça qu’on a sa liste de contacts sur son téléphone mobile. On constate d’ailleurs que la plupart des gens utilisent leur téléphone mobile au bureau et à la maison, mais peu en situation de mobilité. Simplement, on emmène avec soi son environnement, qui est à la fois un environnement de contacts et d’usages. L’enjeu consiste à développer des services qui accroissent le confort et les débits sur un téléphone fixe, pour amener les gens à utiliser aussi leur ligne fixe.

On voir ainsi, par exemple, émerger le concept de « mobile at home », qui consiste à créer des pico-cellules au sein du domicile, avec une station de base qui utilise Bluetooth (mais ça pourrait être du Wi-Fi) et qui est connectée au modem Adsl. Lorsqu’il arrive chez lui avec son téléphone mobile, l’utilisateur est détecté par la cellule et tout le trafic est rerouté sur son téléphone. Quand il sort de chez lui, l’usager repasse sur EDGE, GPRS ou 3G.

Toutes ces idées deviennent matures sur le plan technique, mais il faut que leur mise en oeuvre s’avère la plus transparente possible pour l’utilisateur.

Iang : La 3G sera-t-elle un service haut de gamme, réservé à une élite, ou bien va-t-on assister au remplacement pur et simple du GSM ?

Abdelkrim Benamar : Pour le GSM, au début des années 90, ce sont les early adopters qui ont tiré le service. Puis les jeunes, qui ont permis d’accélérer sa généralisation.

Je pense donc que le facteur déterminant pour la généralisation de la 3G sera la structure tarifaire choisie par les opérateurs. Les stratégies pourront être très variées. Le GSM couvre quasiment l’ensemble du territoire, les infrastructures sont quasiment amorties et le taux d’équipement commence à être très intéressant. Pour pousser l’adoption de la 3G, il faut donc une structure tarifaire et des services vraiment différenciants, mais il faut aussi des terminaux accessibles, donc la politique relative aux terminaux sera également essentielle.

Sur le fond, je pense que l’on va voir cohabiter les différents réseaux pendant encore quelques années. Mais à terme, à horizon 10 ou 15 ans, la 2G va disparaître.

Propos recueillis par Cyril Fiévet

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  1. Ancien DG & VP Business Development de Gartner France, je suis maintenant en retraite; mais je continue d’intervenir comme consultant indépendant, essentiellement auprès de trés grandes entreprises.

    Je mène actuellement une mission de positionnement stratégique pour un grand groupe Francais; et a ce titre, j’aimerais pouvoir rencontrer Mr Abdelkrim Benamar.

    Il pourrait me contacter par Email ou sur mon portable: 06.14.64.97.15.

    Merci d’avance.

    Jacques Roos

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