Regouverner (2/2) : multiplier les outils d’une gouvernance distribuée

Continuons avec la remarquable critique des errances de l’open source que formule Nathan Schneider (@ntnsndr) dans son article de recherche « la tyrannie de l’ouverture ». La contestation ne s’arrête pas à la démultiplication de nouvelles licences ouvertes, elle interroge profondément les questions de gouvernance pour faire de nouvelles propositions, forcément passionnantes !

« Un bien commun doit avoir un moyen de discerner le bien commun »

L’open source est certainement devenu le principal mode de développement logiciel. Mais, plutôt que de diminuer le pouvoir des entreprises, comme l’espérait Benkler, la production de logiciels open source a intensifié le pouvoir des grandes entreprises de la tech, avance Schneider. Le rêve d’un « bureau Linux », finalement, a été réalisé par les téléphones Android et le Chromebook de Google, basés sur Linux. Malgré la force de sa critique de la propriété intellectuelle, le mouvement open source n’a peut-être pas été la subversion qu’on en attendait !

Les critiques féministes permettent de prolonger la subversion des logiques du capital. Pour Schneider, plutôt que d’ajouter des restrictions, il nous faut repenser les licences open source pour qu’elles permettent une réciprocité plus profonde. Les licences seules n’y suffiront peut-être pas, souligne le chercheur, qui estime qu’elles doivent être couplées à des structures comme les coopératives ouvertes théorisées par le théoricien du pair à pair Michel Bauwens (@mbauwen), les organisations autonomes distribuées ou le coopérativisme de plateforme. « Dans ces modèles, la production par les pairs n’est pas périphérique à l’entreprise, mais fournit la logique pour l’entreprise elle-même ». « Ce type d’approche introduit un nouveau contrat social pour l’activité productive, dans lequel les contributeurs créent des biens publics tout en recevant une rémunération proportionnelle à la valeur estimée de leurs contributions. »

Reste que les systèmes de gouvernance de ces organisations ont tendance à privilégier les intérêts financiers au détriment d’autres préoccupations, notamment éthiques. On pourrait prolonger ce constat en pointant les limites des entreprises libérées voir des entreprises à mission, récemment démontrées par le cas emblématique de Danone annonçant des restructurations sans justification économique. Les règles de gouvernance ouvertes et éthiques nécessitent plus que jamais des structures adaptées. Le manifeste DisCo propose des « organisations coopératives distribuées », qui, par exemple, intègrent le travail non marchand dans leurs méthodes de comptabilité. Pour Schneider, il nous faut réfléchir à des logiques de mise en Communs subversives qui ne passent pas tant par des organisations ou des individus que par des projets profondément Communs, de bout en bout.

En fait, conclut Schneider, il est nécessaire d’interroger plus avant ces formes de gouvernance. Dans la communauté du logiciel libre, comme dans nombre d’entreprises libérées (voir notre dossier), cette logique reste orientée par le principe du « dictateur bienveillant », mais traduit plus une forme d’autogouvernance qu’une démocratie d’entreprise.

En 2012, L’Open Governance Index de Liz Laffan a constaté que les projets open source étaient gravement en carence de gouvernance ouverte, démocratique et inclusive.

Open Governance Index
Image : extrait d’une infographie disponible sur VisuaLy (2012) de l’Open Governance Index qui montre les types de licence de grands projets open source en fonction du caractère démocratique de leur gouvernance.

Il existe des exceptions, comme la démocratie constitutionnelle du projet Debian et l’interdiction des dictateurs de l’Apache Software Foundation, mais elles semblent trop marginales. « Les Communs exigent une attention plus sérieuse aux pratiques de base d’une gouvernance responsable et juste », rappelle Schneider. Il est indispensable de disposer de systèmes de gouvernance explicites et réactifs, tant pour gérer les ressources communes que pour permettre aux questions éthiques de faire jour. « Un bien commun doit avoir un moyen de discerner le bien commun ». On ne saurait le dire mieux !

En finir avec la gouvernance féodale des dictateurs bienveillants

Dans un article plus accessible, pour Hackernoon (@hackernoon), Schneider revient à nouveau sur le problème de la gouvernance des communautés en ligne en dénonçant leur « féodalisme implicite ». « Le féodalisme implicite est la façon dont les plateformes incitent les utilisateurs à pratiquer (et à tolérer) des admins, des modérateurs et des « dictateurs bienveillants pour la vie » presque tous puissants. » Des gourous charismatiques qui masquent souvent derrière leur leadership leur management brutal, comme nous nous en énervions déjà en 2015. Que ce soit dans les groupes Facebook ou les projets GitHub, en passant par les listes de diffusion, les entreprises libérées et les communautés open source, les normes féodales de la modération et de la gouvernance sont partout, par défaut, tant et si bien qu’on ne les remarque pas. Les administrateurs punissent les utilisateurs pour leurs transgressions avec des tactiques de dictatures, en abusant de la censure comme de l’exil. Ils sont libres de prendre des décisions sans consultation, et nous considérons trop souvent cela comme parfaitement acceptable !

Comme le chercheur Tarleton Gillespie (@tarletong) dans son livre, Schneider rappelle les raisons historiques à cette modération top-down… mais il souligne surtout que ce fonctionnement s’est répandu partout, jusque dans la gouvernance d’entreprises à l’image du régime de contrôle unilatéral de Zuckerberg sur Facebook grâce à sa structure d’actionnariat à plusieurs niveaux.

Pour répondre à ce déficit démocratique, Schneider renvoie à nouveau aux principes du pacte des contributeurs. « Mais ce pacte ne précise pas qui a le pouvoir de le faire respecter et comment ils prennent leurs décisions », remarque-t-il. Aragon et Colony ont mis au point des outils de gouvernance communautaire qui reposent sur la blockchain – et qui demeurent encore un peu complexes pour une utilisation par tous. Lors de la démission du dictateur bienveillant à vie de la communauté de programmation Python, Guido van Rossum, un conseil d’administration élu a fini par être proposé comme nouveau modèle de gouvernance.

Des outils pour une gouvernance modulaire !

Mais ces exemples restent encore insuffisants, explique Nathan Schneider, qui aspire – avec d’autres comme Primavera De Filippi (@yaoeo), Seth Frey (@enfascination), Joshua Tan (@joshuaztan) et Amy X. Zhang (@amyxzh) du Social Futures Lab (@SocFuturesLab) – à une « politique modulaire », c’est-à-dire au développement de couches de gouvernance dans les communautés en ligne, à l’image des innombrables principes de gouvernance qui existent hors ligne, comme les jury, les partis, les limitations de mandats…

L’idée serait de permettre aux opérateurs de plateformes et à leurs utilisateurs de construire des processus de gouvernance ascendants à partir de composants informatiques modulaires, polyvalents, portables et interopérables. Comme Nathan Schneider le dit dans l’article de Hackernoon : « j’aspire à une époque où les communautés en ligne pourront choisir parmi des plugins de gouvernance aussi facilement que des applications ».

« Plutôt que de s’appuyer sur des règlements officiels et des CGU remplis d’obligations et de sous-sections, nous pourrions développer des interfaces visuelles pour décrire nos communautés de manière plus accessible et intuitive ». Nous avons besoin d’une diversité institutionnelle, comme nous y invitait l’économiste Elinor Ostrom dans son livre, souligne le chercheur qui renvoie à son projet de Metagouvernance, qui étudie, documente et propose d’autres modalités de gouvernance (voir cette stimulante présentation du programme de recherche, .pdf).

MetaGov
Image : L’ambition de MetaGov : le « développement d’un protocole de gouvernance véritablement multiplateforme » via la présentation du programme de recherche de MetaGov.

Dans un autre article pour Hackernoon, Nathan Schneider explore encore l’impasse de la dictature féodale dans la collaboration open source qui se présente pourtant comme si radicalement démocratique. Les dictateurs bienveillants sont partout dans cette communauté : Linus Torvalds chez Linux, Matt Mullenweg chez WordPress, Vitalik Buterin chez Ethereum… Or, ce féodalisme implicite accorde un pouvoir presque absolu aux fondateurs de communautés et à leurs successeurs désignés. Mais sous la rhétorique de l’ouverture et de la méritocratie, une hiérarchie bien établie et déguisée règne. « Les nouveaux arrivants ont du mal à savoir qui est vraiment aux commandes. Et les entreprises extérieures peuvent détourner et orienter le développement de logiciels libres tant qu’elles satisfont leurs dictateurs ».

Pour y répondre, il présente un autre outil : Community Rule, un générateur de règle de gouvernance basé sur une large palette de modèles, qui permet de construire des conventions plus structurées et ouvertes. Il existe également, sur les mêmes principes, le PolicyKit, un projet d’infrastructure logicielle qui permet de rédiger des règles de gouvernance implémentables afin de réguler les communautés en ligne selon l’adéquation des actions de chacun et des règles définies.

Community Rule
Image : capture d’écran des modèles de Community Rule.

Trop souvent, souligne Schneider, les projets open source compensent l’absence de règles de gouvernance en discutant longuement du modèle de licence ou du choix des plateformes qu’ils vont utiliser. Mais, les outils de base pour une véritable gouvernance démocratique – élections, jurys, limitation des mandats, ou même désignation de systèmes de vote ad-hoc, comme le jugement majoritaire… – demeurent introuvables ! Or, la mise en place de règles, comme le propose Community Rule, a l’avantage de rendre les actions et les intentions explicites. Cela permet également de créer un effet miroir, permettant à la communauté de se demander si la structure correspond vraiment à la nature de sa communauté.

Récemment Jessy Kate Schingler (@jessykate) et Primavera de Filippi du Berkman Klein Center (@bkcharvard) posaient « une introduction à la théorie Extitutionnelle ». Pour les deux chercheuses, la théorie extitutionnelle se veut un nouveau domaine d’étude capable de fournir un ensemble d’outils conceptuels pour décrire et analyser la dynamique sociale de nos arrangements sociaux (entreprises, organisations, communautés…). Si les deux chercheuses ne définissent pas clairement le terme, il semble, si l’on comprend bien, que l’Extitution soit l’inverse de l’Institution, comme de regarder ce qui n’est pas clairement établi, ce qui n’est pas institué dans et par l’Institution elle-même. « La théorie Extitutionnelle postule que le cadre institutionnel n’est qu’une lentille spécifique à travers laquelle nous donnons un sens aux comportements sociaux. Les dynamiques sociales qui ne font pas partie d’une institution ne sont pourtant pas déstructurées, mais simplement structurées différemment. Plus précisément, les institutions se concentrent sur les éléments statiques et inertes des structures sociales – les aspects qui persistent dans le temps – tandis que les extitutions se concentrent sur les éléments dynamiques et en mutation des structures sociales – les aspects qui évoluent continuellement dans le temps. Les deux servent de filtres pour observer les différents aspects des arrangements sociaux sous-jacents. Cela signifie que si nous examinons les dynamiques sociales structurées uniquement et exclusivement à travers une lentille institutionnelle, nous ne voyons qu’une partie du tableau d’ensemble. » « En s’appuyant sur l’idée que les institutions et les extitutions sont deux interprétations différentes du même ensemble de dynamiques sociales, nous pouvons formaliser la caractérisation de chaque optique, et commencer à examiner les logiques de structuration sous-jacentes qui les distinguent ».

Pour mieux comprendre, les deux chercheuses donnent un exemple. Une entreprise est généralement composée d’un ensemble structuré de rôles : conseil d’administration, actionnaires, PDG, etc. La lentille extitutionnelle ne s’intéresse pas à ces rôles formels, mais se concentre sur les dynamiques sociales qui animent la structure et qui évoluent dans le temps selon les individus et l’évolution de leurs relations. Ainsi, l’embauche d’un nouveau PDG ne modifie pas la structure d’un point de vue institutionnel, mais peut avoir un impact sur la dynamique sociale d’ensemble. La théorie extitutionnelle ne s’intéresse pas seulement aux façons dont les individus interagissent et s’engagent les uns avec les autres, posent encore les deux chercheuses, mais également à la manière dont différentes pratiques d’institutionnalisation peuvent créer des conditions qui stabilisent, amplifient ou érodent certaines dynamiques extitutionnelles.

Ces perspectives, on le voit, visent à proposer une reprise en main des modalités de gouvernance en transformant les outils et pratiques pour les faire correspondre aux défis de formes de gouvernance plus composites et plus diverses. On pourrait parler de formes nouvelles de gouvernance, qui à l’image de leurs ancêtres, les Civic Techs, viseraient à prolonger et ouvrir plus avant les modalités et paramètres de la gouvernance. Comme si pour sortir de la « dégouvernance », il fallait s’attaquer à ses lacunes, c’est-à-dire à rendre visible et repolitiser la gouvernance.

Hubert Guillaud
Notre dossier Regouverner :

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