Faire en Chine : comment la Maker Faire de Shenzhen met en lumière le mouvement maker – The Guardian

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Début avril se tenait la première Maker Faire chinoise, à Shenzhen, sur le modèle de ces foires du Do it Yourself initiées depuis 2006 à San Mateo sous l’égide de Make magazine. Mais pour Georgina Voss du Guardian, l’ambiance était bien différente des autres éditions que l’on trouve à travers le monde. A Shenzhen, la grande fête de l’innovation et de la créativité semble bien sage. Peu d’ateliers, peu d’espaces ludiques bruyants et anarchiques…  Au coeur de l’usine du monde, peu de projets bricolés. L’ensemble ressemble plutôt à un salon proposant nombre de produits électroniques (drones, imprimantes 3D, robots…) prêts à l’achat. Visiblement, la capitale de l’électronique n’a pas tant l’habitude de “faire” que d’aider les Makers à atteindre le marché, à transformer commercialement les technologies développés avec leurs communautés. Chris Anderson, le gourou du mouvement, a lui-même reconnu faire fabriquer à Shenzen certaines pièces des drones que sa société fabrique.  Il n’est pas le seul. La production du Raspberry Pi est séparée entre le pays de Galles et la Chine…

Pour Georgina Voss, voilà qui interroge la rhétorique du mouvement maker, qui considère toujours les bricoleurs comme de petits artisans passionnés… alors que leurs pratiques sont aussi industrielles et que celles auxquelles ils ont recours, à Shenzhen, sont régulièrement mises au pilori. En avril, quelques 30 000 employés des usines de vêtements du Guangdong étaient en grève pour protester contre la faiblesse de leurs rémunération et Foxconn, sponsor de l’évènement et opérateur de la plus grande usine électronique du monde, connaît des enquêtes sur les conditions de travail que l’entreprise offre à ses employés.

Sans compter qu’en se basant sur l’innovation ouverte, les makers externalisent leur R&D sur leurs clients, devenus une main d’oeuvre bénévole qui va permettre d’affiner le prototype que l’artisan fera réaliser en Chine avant de le commercialiser sans nécessairement rétribuer sa communauté. La Maker Faire de Shenzhen finalement pose des questions sur ce qu’est la culture maker et comment elle se manifeste. Si la Chine a sa scène DIY, et si de nombreux hackerspace y ont vu le jour, à Shenzhen, celle-ci se déploie surtout autour de Seed Studio, le principal “facilitateur” matériel qui accompagne les bricoleurs américains dans la fabrication et la commercialisation de leurs produits. Le réseau industriel est également adepte des méthodes Shanzhai, consistant à “absorber, adapter, prototyper et tester” de nouveaux produits très rapidement comme le montre les travaux de Hacked Matter et du Nesta (.pdf)… Au final, le marché chinois floute l’identité maker, estime Georgina Voss en apportant des qualités et des valeurs différentes, pas toujours très transparentes. “La Maker Faire de Shenzhen jette la lumière sur les externalités et l’écosystème du DIY”… et surtout pointe les limites des beaux discours sur l’innovation de la scène DIY.

Sur Ethnography Matters, Silvia Lindtner de Hacked Matter et Amelia Guimarin de FemHack, reviennent également sur le sujet… Pour elles, le modèle open source des makers repose sur le travail faiblement rémunéré voir gratuit. Des centaines de développeurs du monde entier qui offrent leur savoir-faire et leur expertise en échange du “sentiment de faire partie de quelque chose”. Tandis que les bas salaires des usines de Shenzhen sont sous surveillance continue, les questions de risque, ou de la valeur de ces contributions sont négligées au profit de l’innovation. Et les chercheuses d’évoquer DFRobot, un projet lancé en 2007, quand un groupe d’ingénieurs chinois a commencé à travailler à un robot open source et devenu depuis un magasin d’électronique et une communauté pour aider bricoleurs et startups à développer des projets matériels. Lawrence Lin, le PDG de Application Technology Unit (ATU) une filiale de WPG Holdings, l’un des plus grands distributeur d’électronique d’Asie, fait de l’open source version chinoise. Ils conçoivent des cartes pour des usines et des designers qui seront intégrées à des téléphones, des tablettes, des montres, des ordinateurs… ATU conçoit 130 cartes par an, gratuitement… Car ce qu’ils vendent surtout, ce sont les composants de ces cartes, ce qui leur permet d’attirer des sociétés créatives (mais pas toujours très riches ni forcément occidentales) pour concevoir de nouvelles cartes. Chacune de ces cartes peuvent servir à équiper des dizaines de téléphones ou de montres différents. David Li, le cofondateur de premier hackerspace chinois, XinCheJian, dit que cette forme d’innovation ouverte via l’écosystème Shanzhai (cette région, très proche de Shenzhen, où s’est développé l’écosystème de la contrefaçon chinoise) est le jumeau de l’innovation open source occidentale. Mais si nous en savons beaucoup de l’open hardware et de la culture maker occidentale, nous ne savons pas encore grand chose de son jumeau asiatique, estiment les chercheuses.

Ces histoires sont peut-être moins simples que celles de l’émancipation individuelle que nous raconte l’histoire des makers occidentaux, concluent les chercheuses. Elles nous rappellent toutefois l’importance de mettre au point notre vision sur un mouvement qui paraît cool et sincère en regardant un peu mieux ce qui se produit derrière, en coulisse.

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