#Lift12 : Bidouilleurs de l’extrême

Par le 14/03/12 | 5 commentaires | 2,416 lectures | Impression

Les Hackers n’aiment pas qu’on leur fixe de limites techniques. Ils se projettent toujours vers la prochaine limite, pour la franchir, explique Hannes Gassert, animateur de cette ultime session de la conférence Lift qui se déroulait à Genève les 22 et 24 février 2012. Pour conclure sa conférence, Lift invitait trois fauteurs de troubles, trois explorateurs, trois bidouilleurs qui appliquent leurs comportements de hackers au monde réel.

eToy : détourner notre perception de la réalité

Michel Zai est le fondateur et président d’eToy Corporation, un collectif artistique suisse né en 1994, qui se présente comme une entreprise qui n’a pas d’autre objectif que de faire de l’art en détournant les modes de management et de communication des entreprises d’aujourd’hui. eToy est une entreprise dont l’objectif est d’ouvrir de nouveaux espaces à l’art contemporain, de produire plus d’art, explique Michel Zai dans sa présentation (.pdf). Ses membres portent des uniformes, comme dans bien des entreprises. Est-ce un moyen de faire de l’entreprise une oeuvre d’art ou de se moquer du management ? En tant qu’artiste, répond Michel Zain, nous ne pouvons plus peindre des paysages. Nous devons nous attaquer à ce qui est vraiment autour de nous, ce qui forge notre quotidien. Et c’est certainement l’univers du travail qui aujourd’hui reflète le plus notre modernité.

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Image : Michel Zai sur la scène de Lift, photographié par Ivo Näpflin pour Lift Conference.

eToy est une société. Elle ne vend pas d’oeuvres, mais des actions. Son histoire, depuis son origine, “consiste à détourner le système de perception des gens”, assène Michel Zai. Par exemple, en désactivant le bouton retour sur le navigateur des gens ou encore en générant, en 1996, des pages avec des mots clefs parfaitement référencés sur les moteurs de recherche de l’époque pour détourner les gens de l’internet et prendre le contrôle des requêtes d’information des gens, auprès de plus 1,5 million de personnes.

En 1999, Etoy a lancé l’eToyWar : une compagnie américaine – eToy, à l’époque, l’un des plus grands acteurs du e-commerce – avait décidé d’intenter une action en justice pour récupérer le nom de domaine détenu par les activistes. Un juge américain avait demandé la fermeture du site et réclamé 10 000 dollars d’amendes. Le collectif artistique s’est battu avec l’aide de la communauté en créant des acheteurs virtuels, qui ont mis à mal le site de commerce électronique, rendant son accès difficile pendant plusieurs semaines et lui faisant perdre quelques 4 millions de dollars en 6 mois. Cette histoire racontée dans le film de Ian Walker The Hacktivists, montre qu’un groupe de personnes peut avoir un impact contre une société existante, via une protestation purement virtuelle.

etoydaycare01eToy s’est également intéressé au monde de la logistique internationale en utilisant des conteneurs, icônes de la mondialisation, comme bureaux mobiles. Le siège d’eToy à Zurich est ainsi composé de conteneurs, dans lesquels les agents peuvent dormir et travailler. Ces modules leur permettent d’hacker les musées en occupant des espaces à leur périphérie. eToy Day-Care avait pour but d’embrigader les enfants et de les intégrer à la production de l’art. Plusieurs conteneurs ont été ainsi transformés en garderie, interdisant aux adultes d’entrer dans l’espace, afin de former à travers le monde, de nouveaux agents d’eToy pour le futur, s’amuse Michel Zay, toujours à la sur le fil du couteau entre promotion de l’activité d’eToy et son autodétournement.

tamataretoyMais l’avenir de notre civilisation, ce sont les personnes âgées. C’est pourquoi eToy s’est intéressé à elles, via son projet Mission eternity, consistant à explorer la sauvegarde de la mémoire et la vie après la mort. Les mémoires personnelles des gens étaient sauvegardées dans des sphères de polystyrènes, les Tamatars, nouveaux corps pour les défunts, contenant chacun la persona d’une personne. Chaque sphère est composée d’éléments robotiques pour se déplacer et d’enceintes pour parler, deux éléments permettant aux gens d’interagir avec ces nouvelles formes mémorielles.

Le sarcophage de la mission éternité a consisté quant à lui de mêler des cendres humaines a du béton pour accéder à ce qui nous reste de Timothy Leary. Les gens peuvent interagir à l’intérieur du sarcophage (qui est également un conteneur) avec les morts, y accomplir des cérémonies. Le sarcophage voyage de manière permanente à travers la planète.

Rien n’échappe aux piratages d’eToy Corporation, pas même le repos éternel.

Et si chacun d’entre nous avait son satellite personnel ?

Les gens ordinaires ne vont pas dans l’espace, rappelle Hannes Gassert. Hojun Song est un artiste originaire de Corée du Sud, venu présenter son projet d’initiative Satellite open source (OSSI). Hojun Song est l’inventeur de l’arme la plus inattaquable du monde, qui répond “je vous aime” à chaque fois qu’on tente de la casser, ou du bijou radioactif, un collier en uranium impossible à ôter de son cou. C’est un artiste qui fait de la “technologie extrême” comme il nous l’explique dans sa présentation (.pdf). Pour lui, la science est imparfaite, elle est fantaisie. L’idée de travailler sur une initiative de satellite open source est liée au fait qu’elle soulève beaucoup de questions intéressantes, elle oppose le travail des amateurs à celui des professionnels, les individus aux institutions, la fantaisie face à la science, l’utilité face à l’inutilité… “Quand l’art devient utile, on parle de technologie. Quand la technologie est inutile, on l’appelle art”, s’amuse Hojun Song.

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Image : Hojun Song sur la scène de Lift, photographié par Ivo Näpflin pour LiftConference.

Avec ce projet, il avait envie de montrer aux gens qu’ils pouvaient imaginer pouvoir lancer eux-mêmes leurs propres satellites. Hojun Song n’a pas l’ambition d’être le premier amateur à envoyer un satellite dans l’espace. L’initiative CubeSat initiée en 2003 par l’école polytechnique de Californie et le laboratoire des systèmes spatiaux de Stanford est un programme scolaire permettant d’offrir aux meilleurs étudiants l’opportunité de lancer leurs propres projets de satellites dans l’espace. Il y aurait déjà plus de 50 satellites personnels dans l’espace. “Je ne cherche pas à inventer, mais à montrer les effets que pourrait avoir un tel programme”, explique encore l’artiste. Mais lancer un satellite dans l’espace n’est pas si simple. Il faut d’abord le construire, trouver une place dans un lanceur, obtenir une fréquence, tester le satellite, le lancer et bien sûr ensuite l’opérer.

lesatelliteossiHojun a donc commencé par construire son satellite, un cube de 10 cm par 10 cm, de 1,3 kg. Il a fallu imaginer comment l’équiper, lui mettre une batterie, une antenne, une radio, et même l’équiper de Leds pour pouvoir le voir de la terre, s’amuse l’artiste. Il lui fallait une coque résistante aux radiations. Il lui a fallu trouver les ressources pour créer une base de données de composantes capables de pouvoir aller dans l’espace. Concevoir son antenne… Hojun a documenté un manuel (.pdf) diffusé librement pour que son initiative puisse profiter à d’autres.

Hojun ne s’attarde pas sur les fonctionnalités du satellite, comme si celles-ci finalement étaient accessoires dans son projet. Visiblement, celui-ci sera capable de générer un nombre aléatoirement, comme une loterie – destinée visiblement à tous ceux qui l’auront soutenu financièrement -, et les utilisateurs pourront déclencher son éclairage surpuissant à distance, afin d’espérer pouvoir le voir depuis la terre. Mais le déclenchement du flash ne pourra pas se faire de manière individuelle, il faudra tenir la main à deux personnes pour le déclencher (vidéo), “parce qu’il n’y a pas de communication sans collaboration”, précise l’artiste. Les gens devront créer entre eux une connexion électrique pour envoyer un message au satellite, qui répondra par des signaux lumineux.

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En fait, son projet va au-delà des fonctionnalités, explique-t-il. Il vise à établir une connexion privée entre soi et l’univers, qui jusqu’à présent a été accaparé par les programmes spatiaux militaires et privés.

Il a bien sûr fallu trouver une place sur un lanceur, en l’occurence une fusée Soyouz qui enverra – en échange de 10 000 dollars – le 31 août 2012 son satellite personnel dans l’espace, en partenariat avec l’entreprise française NovaNano, un intégrateur de nanosatellite qui proposera ici son premier lancement. Pour tenter de rassembler cette somme conséquente, Hojun s’est mis à vendre des goodies et des tee-shirts à l’effigie de son projet. Mais également à participer à des expositions…

“Plein de gens me demandent pourquoi je fais ça ? J’avoue ne pas savoir si c’est un projet artistique ou technologique. Mais je tente d’utiliser l’open source pour poser des questions à notre société.” Le pari fou d’Hojun Song est en passe d’être relevé… enfin, il lui manque encore un peu de fonds. Il lui reste encore 9800 tee-shirts à vendre. A bon entendeur…

Voir également l’interview d’Hojun Song sur The Creators Project.


Vidéo : Hojun Song sur la scène de Lift présent l’OSSI.

La fusion nucléaire pour tous !

A Brooklyn dans son garage, Mark Suppes a construit son propre réacteur nucléaire. Un réacteur à fusion nucléaire, précise-t-il très vite, en soulignant également qu’il n’est pas le premier amateur à y parvenir, mais le 38e, issu d’une communauté aujourd’hui très active sur l’internet.

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Image : Mark Suppes sur la scène de Lift, photographié par Ivo Näpflin pour LiftConference.

On a beaucoup de préconçu sur le nucléaire, explique Mark Suppes dans sa présentation très imagée (.pdf). La plupart du temps, quand on parle de nucléaire, on pense à la fission (Wikipédia), la technique des réacteurs nucléaires traditionnels, qui consiste à diviser des atomes lourds d’uranium ou de plutonium pour créer de l’énergie. Cette technique génère effectivement des déchets qui vont nous encombrer pour des milliers d’années et des armes dévastatrices. “Moi, je fais de la fusion (Wikipédia) qui consiste à assembler deux noyaux atomiques pour créer également de l’énergie. On utilise des éléments légers (de l’hydrogène, de l’hélium…) qui fusionnent sans créer de sous-produits radioactifs ni d’effondrements. On sait faire depuis longtemps la fusion nucléaire. Le problème est qu’elle ne produit pas beaucoup plus d’énergie qu’on en investit”, tente d’expliquer très pédagogiquement Mark Suppes.

Le Polywell de Mark Suppes réalisé grâce à l'impression 3DIl rappelle qu’il y a plusieurs types d’approches de la fusion, comme l’ITER en France (Wikipédia) ou le NIF en Californie (Wikipédia). Mais il existe une troisième approche l’IEC, le confinement inertiel électrostatique (Wikipédia). Cette approche a été celle de Philo Farnsworth, l’inventeur du tube de télévision, mais également du Fuseur, un appareil à fusion nucléaire qui n’a hélas jamais réussit à produire une fusion couvrant ses coûts énergétiques initiaux. En 2006, le physicien américain Robert Bussard donna une conférence chez Google (vidéo) sur le thème : “Google doit-il devenir nucléaire ?”. Bussard avait été le directeur de la commission de l’énergie atomique américaine et avait passé 17 ans à perfectionner l’IEC pour le département de la Défense américaine. Il y évoquait l’histoire du développement du Tokamak et du Polywell, deux améliorations du Fuseur finalement mises de côté par l’armée américaine. Il estimait alors que si l’on pouvait construire un Polywell plus grand (3 mètres de diamètres), il serait certainement possible de couvrir les coûts énergétiques initiaux. Sa démonstration semble convaincante. Le vieux monsieur propose une solution énergétique bon marché et non polluante. En 2006, Mark Suppes visionne la vidéo et reste obsédé par la démonstration durant des mois.

Le Fuseur de Mark SuppesQuelques mois plus tard, il découvre alors que l’appareil qui l’a tant inspiré dispose d’une communauté amateure active. Relancé dans son obsession, Mark Suppes commence à jouer avec les formes. Il modélise un Polywell en 3D et en octobre 2008, lance un blog sur le sujet. Pendant des mois, il continue à se documenter. Affine son modèle. “Le blog a été un élément critique de mes recherches. Il m’a permis de me connecter à une communauté, m’a permis de rencontre des physiciens et ingénieurs du monde entier.”. Mark Suppes reconnaît qu’il a été naïf au début. Il a fabriqué sa propre imprimante 3D, sans grand succès, a acheté des lasers sur eBay, avant d’y trouver une chambre à vide pour 3000 dollars, qu’il finit par revendre…

A force d’acharnement, il a fini pourtant par créer un Fuseur qui fonctionne. Son “laboratoire” a reçu la visite des pompiers de New York et de l’unité de prévention terroriste venue mesurer les radiations. Il a utilisé des aimants supraconducteurs, comme dans le Grand collisionneur de Hadrons. Il fini par construire de manière artisanale son Polywell et à le faire fonctionner… “Je suis arrivé à la limite de ce qui a été fait. En fait, j’ai fait une réplique de ce que d’autres avaient fait avant moi. Maintenant, je souhaite aller plus loin.” Pour aller plus loin, il a cherché des fonds via Kickstarter. Mark estime avoir dépensé quelques 45 000 dollars dans ses recherches amateures. Il reconnaît que pour l’instant, il ne sait pas trop quelle sera la prochaine étape. Mais il demeure enthousiasme quant à cette “science open source” qui consiste, contrairement à la science traditionnelle, à publier avant que d’être critiqué. C’est une forme qui permet de s’impliquer dans la science. L’expérience de Mark semble avoir profondément changé sa vie. Il estime qu’il y a certainement un modèle entrepreneurial à développer. La mise au point d’un réacteur à fusion nucléaire capable de générer plus d’énergie qu’il n’en consomme devrait être possible. Bussard a estimé qu’il fallait 200 000 dollars pour le construire, ce qui est bien loin des 15 milliards que devrait coûter l’ITER.

“Ce que j’ai appris d’avoir travaillé pour des start-ups, c’est qu’il n’y a rien qui ne soit “trop ambitieux”.”

Hubert Guillaud

Ainsi se termine notre retour sur la Conférénce Lift 2012. Retrouvez tous nos billets sur Lift 2012 :

  • Quelle est la valeur de la technologie ?
  • Notre surcharge informationnelle en perspective
  • Peut-on tuer son identité numérique sur les sites sociaux ?
  • La fin de la maison ?
  • Développement, redéveloppement
  • Quand les crises secouent les médias sociaux
  • Quel mobile pour quel avenir ?
  • Au-delà de la finance ?
  • Pourquoi jouons-nous ?
  • Comment le jeu code-t-il le monde ?
  • Ecrire avec les machines
  • Cercles contre Réseaux
  • Concevoir des machines empathiques
  • Le pouvoir des évènements
  • L’impression 3D va bouleverser l’industrie
  • Bidouilleurs de l’extrême
  • Rétroliens

    1. Lift12 | Pearltrees

    4 commentaires

    1. par Laurent Haug

      Merci pour ce retour sur Lift12, c’est extrêmement précieux comme matière.

    2. chambre à vie = chambre à vide ?
      supraconductifs = supraconducteur ? Tks, corrigé. Merci -HG.

      Une éditeur en ligne permettant de corriger les coquilles à la volée, reste à le developper (si un developpeur au chomage passe par là): http://freedees.blogspot.com/2012/02/anti-coquille.html

      “qui fusionnent sans créer de sous-produits radioactifs”
      En effet mais c’est un racourci un peu simpliste. Les produits fusionés ne sont pas des déchets, mais l’émission de neutrons rend radioactive tout la structure qui est bombardée.

      Sinon la recherche open source collaborative est une super idée, on évite ainsi que seuls les investisseurs ou les états sous influence décident des directions de recherche. Mais la question du financement reste posée.

    3. par Damien

      Le projet Mission Eternity est passionnant !
      Merci de l’avoir présenté ici, encore un excellent article de votre part.

      Continuez ! :)

    4. Super article, merci pour ces belles descriptions qui confortent l’idée que l’innovation et le système marchand classique sont bien en opposition quand il s’agit de bénéficier au plus grand nombre.
      Ces trois projets sont en quelque sorte, des manifestations d’opposition au mainStream, et ils ont d’autant plus de mérite :)

      On sort de ces lectures un peu plus optimiste,
      Continuez !